{"id":31,"date":"2024-09-04T15:24:10","date_gmt":"2024-09-04T13:24:10","guid":{"rendered":"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/?post_type=chapter&#038;p=31"},"modified":"2024-09-05T10:57:27","modified_gmt":"2024-09-05T08:57:27","slug":"chapitre-1-lempire-du-dualisme","status":"publish","type":"chapter","link":"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/chapter\/chapitre-1-lempire-du-dualisme\/","title":{"raw":"Chapitre 1. L\u2019empire du dualisme","rendered":"Chapitre 1. L\u2019empire du dualisme"},"content":{"raw":"<h2>1. Occurrences et r\u00e9currences<\/h2>\r\nLe dispositif asilaire se d\u00e9ploie dans un espace \u00e0 la fois sp\u00e9cifique et prot\u00e9iforme dont il s\u2019agit de fixer les coordonn\u00e9es. Sp\u00e9cifique car, eu \u00e9gard \u00e0 son autonomie, il r\u00e9pond \u00e0 une configuration particuli\u00e8re qui implique un enchev\u00eatrement de normes, de positions, de r\u00f4les, de hi\u00e9rarchies, de comportements et d\u2019agencements architecturaux\u00a0attach\u00e9s \u00e0 ses missions. Prot\u00e9iforme, car la forme r\u00e9sultant de la combinaison de ces \u00e9l\u00e9ments est soumise \u00e0 la variabilit\u00e9 du contexte historique, politique, social et culturel. En d\u00e9pit de ses mutations \u00e0 travers le temps, l\u2019asile a ainsi conserv\u00e9 de nombreux traits de fonctionnement issus de sa structure originelle\u00a0; une structure propre aux espaces d\u2019enfermement ou, pour reprendre un concept cher \u00e0 Erving Goffman, aux \u00ab\u00a0institutions totales\u00a0\u00bb[footnote]La d\u00e9finition g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019\u00ab\u00a0institution totale\u00a0\u00bb (aussi d\u00e9nomm\u00e9e \u00ab\u00a0institution totalitaire\u00a0\u00bb) nous est donn\u00e9e par Goffman d\u00e8s les premi\u00e8res pages de son c\u00e9l\u00e8bre ouvrage <em>Asiles<\/em>[\/footnote]: \u00ab\u00a0On peut d\u00e9finir une institution totalitaire (<em>total institution)<\/em> comme un lieu de r\u00e9sidence et de travail o\u00f9 un grand nombre d'individus, plac\u00e9s dans la m\u00eame situation, coup\u00e9s du monde ext\u00e9rieur pour une p\u00e9riode relativement longue, m\u00e8nent ensemble une vie recluse dont les modalit\u00e9s sont explicitement et minutieusement r\u00e9gl\u00e9es\u00a0\u00bb. Cf. G<span class=\"smallcaps\">offman (E.),<\/span> <em>Asiles. \u00c9tudes sur la condition sociale des malades mentaux<\/em>, Paris, Minuit, <span class=\"smallcaps\">2013 [1961]<\/span>, p.\u00a041., et qui se caract\u00e9rise d\u2019abord et avant tout par sa <em>dualit\u00e9<\/em>. C\u2019est que l\u2019asile repose en effet sur un ensemble d\u2019antagonismes fondamentaux qui investissent aussi bien son \u00e9difice que les logiques relationnelles qui y ont cours, \u00e0 commencer par la distinction nette et sans \u00e9quivoque du personnel m\u00e9dical et des patients. Qu\u2019ils soient r\u00e9pertori\u00e9s comme documentaires ou comme fictions, les films mettant en sc\u00e8ne l\u2019asile psychiatrique ont rapidement int\u00e9gr\u00e9 cette sp\u00e9cificit\u00e9 de la structure institutionnelle et n\u2019ont cess\u00e9 de la mettre au travail, comme nous allons le voir tout au long du pr\u00e9sent chapitre.\r\n\r\nLe film <em>Dr. Dippy\u2019s Sanitarium[footnote]Les films mentionn\u00e9s dans cet ouvrage seront nomm\u00e9s selon leurs titres francophones pour autant que le titre original ait \u00e9t\u00e9 officiellement traduit et diffus\u00e9 comme tel. Il en va de m\u00eame pour les extraits de dialogues (traduits en fran\u00e7ais par l\u2019auteur), \u00e0 l\u2019exception des expressions et autres termes dits \u00ab\u00a0intraduisibles\u00a0\u00bb.[\/footnote]<\/em> (Bitzer, 1906), court m\u00e9trage muet aux accents comiques inspir\u00e9 d\u2019une bande dessin\u00e9e qui constitue tr\u00e8s certainement la premi\u00e8re production cin\u00e9matographique traitant de la vie en institution psychiatrique, raconte l\u2019arriv\u00e9e d\u2019un nouveau gardien au sein d\u2019un asile. <span class=\"nohyphen\">L\u2019homme<\/span> entre rapidement en conflit avec des reclus r\u00e9tifs dont l\u2019hostilit\u00e9 \u00e0 son \u00e9gard le fait rapidement fuir, de sorte que s\u2019engage une intense course-poursuite dans l\u2019enceinte de l\u2019\u00e9tablissement. Le d\u00e9nouement de cette lutte nous est offert \u00e0 la faveur de l\u2019intervention du Docteur Dippy qui apaise ce petit monde au moyen d\u2019une d\u00e9gustation de tarte. V\u00e9ritable \u00ab\u00a0pionnier\u00a0\u00bb dans la mise en images de l\u2019h\u00f4pital, ce film semble d\u00e9j\u00e0 proposer une repr\u00e9sentation du psychiatre, grand ma\u00eetre de l\u2019asile, comme \u00e9tant aussi farfelu \u2013 sinon davantage \u2013 que ses propres patients[footnote]Sur les arch\u00e9types associ\u00e9s \u00e0 la figure du psychiatre \u00e0 travers l\u2019histoire du cin\u00e9ma, et notamment sur le geste fondateur du film Dr. Dippy\u2019s Sanitarium, cf. Gabbard (G.O.) &amp; Gabbard (K.), Psychiatry and the Cinema. Second edition, Washington D.C., American Psychiatric Press, 1999.[\/footnote], ainsi que son nom l\u2019indique (<em>Dippy<\/em> peut en effet se traduire comme \u00ab\u00a0foufou\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0dingo\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0toqu\u00e9\u00a0\u00bb). Quelques ann\u00e9es plus tard, en 1913, Griffith r\u00e9alise <em>The House of Darkness<\/em>, racontant les tribulations d\u2019un homme intern\u00e9, agit\u00e9 et violent, qui retrouve la qui\u00e9tude aussit\u00f4t que de la musique est jou\u00e9e en sa pr\u00e9sence. Le film est rythm\u00e9 par les courses-poursuites entre l\u2019homme \u2013 qui parvient \u00e0 s\u2019\u00e9vader de l\u2019asile \u2013 et les gardiens, ainsi que par les changements radicaux de son humeur au contact d\u2019une m\u00e9lodie. Le forcen\u00e9 finit par p\u00e9n\u00e9trer dans le domicile du directeur de l\u2019h\u00f4pital et de sa femme (qui y est quant \u00e0 elle infirmi\u00e8re) pour tuer cette derni\u00e8re, avant qu\u2019elle ne d\u00e9couvre <em>in extremis<\/em> les vertus calmantes de la musique sur son assaillant. En Allemagne, l\u2019\u00e9pilogue du film <em>Le Cabinet du docteur Caligari<\/em> (Wiene, 1920) nous d\u00e9voile, non sans ambigu\u00eft\u00e9, l\u2019\u00e9tranget\u00e9 de la relation entre Caligari, psychiatre directeur d\u2019asile, et l\u2019un de ses patients, Francis, lequel identifie Caligari \u00e0 un \u00eatre sordide (un assassin qui commet ses forfaits par le biais d\u2019un somnambule sous son contr\u00f4le) apparemment issu de ses d\u00e9lires[footnote]Nous verrons plus tard que le film est pr\u00e9cis\u00e9ment con\u00e7u sur l\u2019ambig\u00fcit\u00e9 de sa narration conf\u00e9rant un statut incertain \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 du r\u00e9cit (Cf. Chapitre 3).[\/footnote], tandis que <em>Le Testament du Docteur Mabuse<\/em> (Lang, 1933) fait quant \u00e0 lui reposer l\u2019enti\u00e8ret\u00e9 de son intrigue sur la manipulation hypnotique du directeur de l\u2019h\u00f4pital psychiatrique par Mabuse, lui-m\u00eame intern\u00e9 dans ladite clinique. Apr\u00e8s la guerre, <em>La Fosse aux Serpents<\/em> (Litvak, 1948) met en sc\u00e8ne l\u2019histoire de Virginia, jeune femme intern\u00e9e en proie \u00e0 des crises psychotiques. Sa trajectoire dans l\u2019\u00e9tablissement \u00e9volue de fa\u00e7on ambivalente entre, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, la sinc\u00e8re complicit\u00e9 avec son psychiatre qui finira par privil\u00e9gier une th\u00e9rapie ax\u00e9e sur la parole et, de l\u2019autre, la conflictualit\u00e9 de sa relation avec l\u2019institution, en particulier avec une infirmi\u00e8re dont l\u2019autoritarisme suscitera une r\u00e9gression de l\u2019\u00e9tat psychique de Virginia. Enfin, dans <em>La Toile d\u2019Araign\u00e9e<\/em> (1955), Minnelli d\u00e9peint un vaste brouillamini dans lequel s\u2019exprime une multitude de conflits larv\u00e9s au pr\u00e9texte d\u2019une discussion entre le personnel et les patients sur le changement des rideaux qui habillent les fen\u00eatres de l\u2019h\u00f4pital psychiatrique.\r\n\r\nDouze ann\u00e9es plus tard sort le premier documentaire de Frederick Wiseman, <em>Titicut Follies\u00a0<\/em>(censur\u00e9 pendant pr\u00e8s de 25\u00a0ans aux \u00c9tats-Unis), tourn\u00e9 au sein de l\u2019asile p\u00e9nitentiaire de Bridgewater dans le Massachusetts, et portant une attention toute particuli\u00e8re \u00e0 la violence avilissante du personnel \u00e0 l\u2019\u00e9gard des reclus. Dans la m\u00eame perspective, viendra ensuite <em>San Clemente<\/em> de Depardon en 1982 qui emprunte, comme Wiseman, les m\u00e9thodes du cin\u00e9ma direct pour filmer le quotidien d\u2019un \u00e9tablissement psychiatrique italien en passe de fermeture. Avec <em>Vol au-dessus d\u2019un nid de coucou<\/em> (1975), Milo\u0161 Forman signe un film pleinement structur\u00e9 autour de la tension entre les vell\u00e9it\u00e9s de r\u00e9bellion des patients entretenues par le s\u00e9ditieux Mc\u00a0Murphy d\u2019une part, et le caract\u00e8re coercitif et autoritaire du dispositif asilaire incarn\u00e9 par la froideur et la cruaut\u00e9 de l\u2019infirmi\u00e8re Ratched d\u2019autre part. L\u2019absurdit\u00e9 se substitue au conflit dans <em>Le jour des idiots<\/em> (Schroeter, 1982). Carole noue une relation empreinte de duplicit\u00e9 avec l\u2019infirmi\u00e8re en chef de l\u2019\u00e9tablissement au sein duquel elle est intern\u00e9e\u00a0; l\u2019une comme l\u2019autre se questionnent sur le sens de leur pr\u00e9sence dans cet endroit, de sorte que le film fasse la part belle \u00e0 la th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 qui impr\u00e8gne l\u2019h\u00f4pital \u2013\u00a0pr\u00e9sent\u00e9 comme un simulacre de lieu de soins\u00a0\u2013\u00a0et les r\u00f4les que chacune y occupe. <em>L\u2019arm\u00e9e des 12\u00a0singes<\/em> (Gilliam, 1995) reprend \u00e9galement cette dualit\u00e9 en mettant en sc\u00e8ne la confiance progressive d\u2019une th\u00e9rapeute dans la v\u00e9racit\u00e9 des paroles de Cole, son patient, pr\u00e9tendant venir du futur pour sauver l\u2019humanit\u00e9, alors que tous les psychiatres de l\u2019institution le jugent d\u00e9ment. Dans <em>Shutter Island<\/em> (Scorsese, 2010)[footnote]Les jeux de v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans cette production seront eux aussi analys\u00e9s en profondeur dans un chapitre ult\u00e9rieur (Cf. Chapitre 3).[\/footnote], la relation entre les deux Marshals Teddy et Chuck menant une enqu\u00eate au sein d\u2019un h\u00f4pital psychiatrique de haute s\u00e9curit\u00e9 s\u2019av\u00e8re \u00eatre en r\u00e9alit\u00e9 la figuration du travail th\u00e9rapeutique de r\u00e9miniscence qui unit le Dr. Sheehan (Chuck) \u00e0 Andrew Laeddis (Teddy), lequel est effectivement intern\u00e9 dans ledit h\u00f4pital. Plus r\u00e9cemment encore, le documentaire de Depardon, <em>12\u00a0Jours<\/em> (2017), nous montre une succession d\u2019entretiens, ou plut\u00f4t de face-\u00e0-face, film\u00e9s en champ-contrechamp entre des patients de la clinique du Vinatier et plusieurs juges des libert\u00e9s et de la d\u00e9tention, afin que ces derniers statuent sur le prolongement ou l\u2019arr\u00eat de la mesure d\u2019hospitalisation sous contrainte.\r\n\r\nLoin d\u2019\u00eatre exhaustive, la pr\u00e9sente \u00e9num\u00e9ration pourrait continuer sur des dizaines de pages encore. Cette abondance montre combien l\u2019espace de l\u2019institution psychiatrique, tel qu\u2019il est donn\u00e9 \u00e0 voir dans de nombreuses productions, repose sur une structure duale et antagoniste qui n\u2019a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre mise en sc\u00e8ne tout au long de l\u2019histoire du cin\u00e9ma. Erving Goffman a d\u2019ailleurs montr\u00e9 combien cette dualit\u00e9 constitue la caract\u00e9ristique fondamentale du fonctionnement de toute\u00a0institution totale\u00a0:\r\n<blockquote>Les institutions totalitaires \u00e9tablissent un foss\u00e9 infranchissable entre le groupe restreint des dirigeants et la masse des personnes dirig\u00e9es [\u2026] Les \u00e9changes entre ces deux groupes sont des plus restreints. La distance qui les s\u00e9pare est immense et le plus souvent impos\u00e9e par l\u2019institution [\u2026] Toutes ces limitations de contact entretiennent l\u2019image st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e et antagoniste que chaque groupe se forme de l\u2019autre. Deux univers sociaux et culturels se constituent c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, avec quelques points de contact officiels, mais sans interp\u00e9n\u00e9tration[footnote]Goffman (E.), Asiles, op.\u00a0cit., p.\u00a049-51.[\/footnote].<\/blockquote>\r\nDans chacun des films list\u00e9s ci-dessus, la di\u00e9g\u00e8se prend appui sur les relations qui tissent ce \u00ab\u00a0couple indissociable\u00a0\u00bb[footnote]Ibid., p.\u00a049.[\/footnote]<a id=\"chap1fnref7\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn7\"><\/a>, lesquelles, bien qu\u2019elles puissent s\u2019instaurer sous diverses modalit\u00e9s (emprise, soumission, conflit, tyrannie, complicit\u00e9\u2026), s\u2019inscrivent en tous les cas dans des rapports de pouvoir dont le cin\u00e9ma a cherch\u00e9 \u00e0 explorer la complexit\u00e9\u00a0; rapports que nous allons d\u00e9sormais analyser modestement \u00e0 notre tour. Pour ce faire, seront mobilis\u00e9s trois films embl\u00e9matiques qui s\u2019emploient \u00e0 mettre en images cette configuration dichotomique de l\u2019espace institutionnel, telle qu\u2019elle se forme et se d\u00e9forme au gr\u00e9 des interactions entre les protagonistes. \u00c0 des fins de clart\u00e9 comme de pertinence, un certain nombre de productions seront ici laiss\u00e9es de c\u00f4t\u00e9, mais seront convoqu\u00e9es dans les chapitres ult\u00e9rieurs de cet ouvrage.\r\n<h2>2. Corps soignant et corps soign\u00e9s<\/h2>\r\nSi le premier film de Frederick Wiseman, <em>Titicut Follies,<\/em> fut censur\u00e9 peu de temps apr\u00e8s sa sortie en 1967[footnote]En janvier 1968, quelques mois apr\u00e8s sa sortie, le juge Harry Kalus, appuy\u00e9 par Elliot Richardson, lieutenant-gouverneur du Massachusetts, qualifie le film de \u00ab\u00a0fatras de s\u00e9quences\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0cauchemar d\u2019obsc\u00e9nit\u00e9s macabres\u00a0\u00bb mettant brutalement en sc\u00e8ne la \u00ab\u00a0d\u00e9gradation humaine\u00a0\u00bb, tout en d\u00e9non\u00e7ant l\u2019absence d\u2019indications sonores ou \u00e9crites qui auraient d\u00fb, selon lui, accompagner les images. Si Wiseman a obtenu une autorisation de la part des d\u00e9tenus et des membres du personnel quant \u00e0 la diffusion du film, le juge ordonne n\u00e9anmoins sa censure dans tout l\u2019\u00c9tat du Massachusetts (et partout ailleurs puisque Wiseman est un citoyen de l\u2019\u00c9tat en question) et pr\u00e9conise m\u00eame la destruction des bobines en pr\u00e9textant une atteinte \u00e0 l\u2019int\u00e9grit\u00e9 morale, \u00e0 la dignit\u00e9 et \u00e0 l\u2019intimit\u00e9 des personnes film\u00e9es. Finalement, la Cour d\u2019appel s\u2019en tiendra \u00e0 interdire sa diffusion en dehors de tout cadre professionnel ou scolaire, faisant de Titicut Follies l\u2019un des premiers films \u00e9tasuniens interdit pour des raisons autres que \u00ab\u00a0politiques\u00a0\u00bb (atteinte \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 nationale) ou \u00ab\u00a0morales\u00a0\u00bb (pornographie ou obsc\u00e9nit\u00e9). Vingt-trois ans plus tard, en 1991, la plupart des d\u00e9tenus film\u00e9s en 1966 sont d\u00e9sormais d\u00e9c\u00e9d\u00e9s. En cons\u00e9quence, la censure est lev\u00e9e par le juge Andrew Meyer \u00e0 condition que Wiseman ajoute un avertissement stipulant que \u00ab\u00a0Des changements et am\u00e9liorations ont eu lieu \u00e0 Bridgewater depuis 1966\u00a0\u00bb. Cf. Walker (J.), \u00ab\u00a0Let the Viewer Decide: Documentarian Frederick Wiseman on free speech, complexity, and the trouble with Michael Moore\u00a0\u00bb, Reason, n\u00b039 (2007), p.\u00a050-54.[\/footnote], c\u2019est parce qu\u2019il exposait sans ambages la violence des traitements inflig\u00e9s aux d\u00e9tenus par le personnel de l\u2019\u00e9tablissement m\u00e9dico-p\u00e9nitentiaire de Bridgewater et, par-l\u00e0, l\u2019\u00e9tat d\u00e9plorable du monde asilaire aux \u00c9tats-Unis, laissant libre cours aux pratiques les plus d\u00e9gradantes. Les reclus y apparaissent bien souvent habill\u00e9s de guenilles, partiellement d\u00e9v\u00eatus, quand ils ne sont pas compl\u00e8tement d\u00e9nud\u00e9s (sous pr\u00e9texte d\u2019un risque suicidaire, mais aussi parce que les gardiens rechignent \u00e0 changer les v\u00eatements sales et souill\u00e9s des d\u00e9tenus incontinents ou avec des probl\u00e8mes d\u2019hygi\u00e8ne)[footnote]Wiseman lui-m\u00eame explique cet \u00e9tat de fait au cours de l\u2019entretien consign\u00e9 dans le livret qui accompagne l\u2019\u00e9dition fran\u00e7aise du film \u00e9dit\u00e9e et distribu\u00e9e par Blaq Out.[\/footnote]. La cam\u00e9ra de Wiseman s\u2019attarde avec insistance sur ces corps abim\u00e9s, d\u00e9chus et meurtris. Leur mise \u00e0 nu est totale lors des fouilles int\u00e9grales pratiqu\u00e9es par les gardiens\u00a0; elle est symbolique lorsqu\u2019un psychiatre \u00e9num\u00e8re sans m\u00e9nagement, devant son patient, l\u2019historique des multiples comportements d\u00e9viants auxquels celui-ci s\u2019est livr\u00e9, sans manquer d\u2019insister sur des d\u00e9tails les plus sordides et donc les plus moralement r\u00e9pr\u00e9hensibles.\r\n\r\nMais contrairement \u00e0 ce qui a souvent \u00e9t\u00e9 dit, l\u2019int\u00e9r\u00eat de <em>Titicut Follies<\/em> r\u00e9side moins dans la r\u00e9v\u00e9lation scandaleuse de la cruaut\u00e9 associ\u00e9e au pouvoir discr\u00e9tionnaire du personnel de l\u2019institution sur les malades (apr\u00e8s tout, les m\u00e9decins et gardiens se savaient film\u00e9s) que dans la pr\u00e9sentation minutieuse du r\u00e9pertoire des pratiques humiliantes, infantilisantes voire r\u00e9ifiantes qui, tels des rituels quotidiennement r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, remplissent la double fonction de r\u00e9affirmer l\u2019asym\u00e9trie relationnelle entre le personnel et les reclus, tout en contribuant \u00e0 rendre les corps plus dociles et mall\u00e9ables. Autrement dit, s\u2019il est tentant de consid\u00e9rer les membres du personnel comme des monstres, beaucoup plus pr\u00e9occupante est la constatation que fait le film de la nonchalance avec laquelle ils accomplissent leur besogne, car elle t\u00e9moigne du m\u00eame coup de pratiques qui rel\u00e8vent davantage de la norme que de l\u2019exception, de la banalit\u00e9 institutionnelle que du sadisme d\u00e9lib\u00e9r\u00e9.\r\n\r\nEn ce sens, le film donne \u00e0 voir combien l\u2019espace institutionnel transforme les corps dont il se saisit en mobilisant une s\u00e9rie de\u00a0techniques que Goffman nomme \u00ab\u00a0techniques de mortification\u00a0\u00bb[footnote]Goffman (E.), Asiles, op.\u00a0cit., p.\u00a056-78.[\/footnote] \u2013\u00a0telles que l\u2019\u00ab\u00a0isolement\u00a0\u00bb (enfermement dans un espace clos), les \u00ab\u00a0c\u00e9r\u00e9monies d\u2019admission\u00a0\u00bb (compilation des ant\u00e9c\u00e9dents m\u00e9dicaux et le cas \u00e9ch\u00e9ant judiciaires du patient), le \u00ab\u00a0d\u00e9pouillement\u00a0\u00bb (remplacement des effets personnels par une tenue uniformis\u00e9e et des objets de s\u00e9rie), la \u00ab\u00a0d\u00e9gradation de l\u2019image de soi\u00a0\u00bb (brimades, humiliations, exigences de d\u00e9f\u00e9rence et violences physiques) \u2013,\u00a0qui requi\u00e8rent l\u2019instauration de rapports de domination soutenus par des justifications morales (\u00ab\u00a0<em>Vous avez abus\u00e9 d\u2019une fillette<\/em> \u00bb), m\u00e9dicales (\u00ab\u00a0<em>Les tests psychologiques prouvent sa parano\u00efa\u00a0<\/em>\u00bb) ou th\u00e9rapeutiques (\u00ab\u00a0<em>On est ici pour vous aider\u00a0<\/em>\u00bb). Ces proc\u00e9dures tendent \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer un ph\u00e9nom\u00e8ne de \u00ab\u00a0d\u00e9personnalisation\u00a0\u00bb[footnote]Ibid., p.\u00a078-86.[\/footnote]<a id=\"chap1fnref11\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn11\"><\/a>, dont l\u2019aboutissement recherch\u00e9 sur le reclus consiste dans une perte d\u2019autonomie, une r\u00e9pression de ses propres d\u00e9sirs, une attitude soumise, une incorporation de l\u2019autorit\u00e9\u00a0; bref, dans son assujettissement total et complet \u00e0 l\u2019institution.\r\n\r\nL\u2019une des sc\u00e8nes les plus marquantes \u00e0 cet \u00e9gard est sans aucun doute le recours \u00e0 l\u2019alimentation forc\u00e9e\u00a0: un psychiatre enduit un tube de vaseline avant de l\u2019ins\u00e9rer dans le nez d\u2019un patient rachitique refusant de se nourrir, pour ensuite y d\u00e9verser un liquide nutritif. Imperturbable, le m\u00e9decin continue de fumer sa cigarette en manipulant le corps squelettique et la sonde nasale avec la m\u00eame fermet\u00e9, sans manquer d\u2019agr\u00e9menter son geste de traits d\u2019humour (\u00ab\u00a0<em>Un peu de whisky maintenant\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb) et de commentaires infantilisants (\u00ab\u00a0<em>Bon patient, tr\u00e8s bon patient<\/em>\u00a0\u00bb). La cam\u00e9ra de Wiseman parcourt lentement le corps de l\u2019homme, de la t\u00eate aux pieds, et retour\u00a0; de son visage impassible au milieu duquel s\u2019enfonce le tuyau nutritif par les naseaux, jusqu\u2019\u00e0 ses jambes immobiles, maintenues par deux gardiens, en passant par son tronc \u00e9maci\u00e9 dont les mouvements saccad\u00e9s de respiration nous rappellent que cette op\u00e9ration morbide s\u2019effectue sur un \u00eatre qui, s\u2019il semble inanim\u00e9, n\u2019en reste pas moins vivant.\r\n\r\nDurant le plan-s\u00e9quence, l\u2019un des gardiens s\u2019occupant de tenir les pieds de l\u2019homme se tourne vers l\u2019objectif et le fixe laconiquement durant un bref instant. Conjugu\u00e9e au dispositif filmique de type\u00a0cam\u00e9ra \u00e9paule et \u00e0 la focale \u00e0 \u00e9chelle optique humaine, la franchise de ce regard cam\u00e9ra cr\u00e9e les conditions d\u2019\u00e9mergence d\u2019une r\u00e9flexivit\u00e9 accrue du dispositif comme de la personne de l\u2019op\u00e9rateur et, par cons\u00e9quent, d\u2019une subjectivit\u00e9 in\u00e9dite\u00a0qui propulse le public dans la posture de l\u2019observateur direct\u00a0: \u00ab\u00a0le point de vue de la cam\u00e9ra se confond avec le regard d\u2019un personnage, r\u00e9duisant alors consid\u00e9rablement la distance entre le spectateur et les \u00e9v\u00e9nements du film\u00a0\u00bb[footnote]Lenay (A.), \u00ab\u00a0Le regard-cam\u00e9ra : variations de distances\u00a0\u00bb, R\u00e9el-virtuel, n\u00b05 (2016), p.\u00a04..[\/footnote] Durant ce court moment, le quatri\u00e8me mur est suspendu. Saisis par les yeux de ce gardien dont la profondeur de la pupille, v\u00e9ritable trou noir, contracte instantan\u00e9ment le temps, nous voici catapult\u00e9s au c\u0153ur m\u00eame de la violence normalis\u00e9e de Bridgewater, en tant que t\u00e9moins de l\u2019Histoire ou peut-\u00eatre en tant que simples voyeurs indiscrets[footnote]\u00ab\u00a0Lorsque le regard cam\u00e9ra intervient, la distance est effectivement r\u00e9\u00e9valu\u00e9e, le spectateur est repouss\u00e9, renvoy\u00e9 \u00e0 son voyeurisme, mais toujours \u00e0 l'int\u00e9rieur de l'histoire\u00a0\u00bb (ibid.).[\/footnote]. Si la r\u00e9flexivit\u00e9 de cette s\u00e9quence la rend saisissante, le choix d\u2019ins\u00e9rer ces images au sein d\u2019un montage parall\u00e8le \u2013 l\u2019une des rares occurrences de cette technique au sein de la filmographie de Wiseman \u2013, alternant entre les plans de l\u2019intubation contrainte du patient et ceux de la mise en bi\u00e8re de sa d\u00e9pouille quelques semaines plus tard, en renforce la gravit\u00e9. Le principe du \u00ab syntagme parall\u00e8le \u00bb[footnote]Metz (C.), \u00ab\u00a0La grande syntagmatique du film narratif\u00a0\u00bb, Communications, n\u00b08 (1966), p.\u00a0121.[\/footnote] d\u00e9ploie ici toute sa puissance\u00a0: les corps film\u00e9s par Wiseman ne sont au fond <em>plus rien que<\/em> des corps d\u2019individus \u00ab\u00a0d\u00e9pouill\u00e9s\u00a0\u00bb[footnote]Goffman (E.), Asiles, op.\u00a0cit., p.\u00a061.[\/footnote]<a id=\"chap1fnref15\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn15\"><\/a> sur lesquels s\u2019exerce le pouvoir coercitif de l\u2019institution \u00addont la seule sortie possible semble \u00eatre la mort.\r\n\r\nMais il faut \u00e9galement mentionner la s\u00e9quence de l\u2019entretien d\u2019admission\u00a0\u2013 rituel hautement privil\u00e9gi\u00e9 par l\u2019institution pour asseoir d\u2019embl\u00e9e son autorit\u00e9 au moyen de pratiques humiliantes\u00a0\u2013\u00a0au cours duquel de nouveaux patients se voient questionner non seulement sur une s\u00e9rie de th\u00e9matiques intimes dont on peine \u00e0 saisir l\u2019int\u00e9r\u00eat m\u00e9dical tant le psychiatre y va de ses commentaires r\u00e9probateurs (\u00ab\u00a0<em>Combien de fois vous masturbez-vous par jour\u2009? Trois fois c\u2019est trop<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0<em>Avez-vous eu des comportements homosexuels\u00a0? Je suppose que oui\u00a0<\/em>\u00bb), mais aussi sur son pass\u00e9 et les raisons qui l\u2019ont amen\u00e9 \u00e0 Bridgewater. Bien entendu, le m\u00e9decin dispose d\u00e9j\u00e0 de toutes ces informations gr\u00e2ce au dossier m\u00e9dical et judiciaire du patient, ainsi qu\u2019on peut le voir lorsqu\u2019il \u00e9num\u00e8re successivement les diff\u00e9rentes condamnations et les rapports cliniques ant\u00e9rieurs sur un ton t\u00e9l\u00e9graphique pendant pr\u00e8s d\u2019une minute, comme pour mieux accabler son interlocuteur devant cet \u00e9difice d\u2019\u00e9tiquettes et de verdicts\u00a0; v\u00e9ritable <em>curriculum vit\u00e6<\/em> dont la conclusion est sans appel\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Et vous pensez toujours que vous \u00eates un homme normal\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb.\r\n\r\nComme le mentionne Goffman, le dossier du patient a pour r\u00f4le essentiel de \u00ab\u00a0d\u00e9crire les manifestations de la \u201cmaladie\u201d, de montrer que l\u2019on a bien fait de l\u2019interner et que l\u2019on fait bien de le garder enferm\u00e9\u00a0\u00bb[footnote]Ibid., p.\u00a0211.[\/footnote]. Aussi les questions sur le pass\u00e9 du patient apparaissent-elles compl\u00e8tement superflues. C\u2019est que ce rituel vise avant tout \u00e0 mettre le patient \u00ab\u00a0face \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb, en lui refusant toute possibilit\u00e9 de r\u00e9inventer sa trajectoire biographique\u00a0\u2013\u00a0comme tout un chacun y a recours <em>via<\/em> son \u00ab\u00a0identit\u00e9 narrative\u00a0\u00bb[footnote]Cf. Ricoeur (P.), Soi-m\u00eame comme un autre, Paris, Seuil, 1990.[\/footnote]\u00a0\u2013\u00a0pour occulter ou minimiser des p\u00e9riodes de sa vie qui ne lui permettent pas de se pr\u00e9senter en toute dignit\u00e9. Chaque \u00e9l\u00e9ment erron\u00e9, falsifi\u00e9 ou oubli\u00e9 est alors <em>illico<\/em> \u00e9pingl\u00e9 par le m\u00e9decin qui se fait un plaisir de lui rappeler les faits dans le d\u00e9tail. \u00c0 travers cet entretien s\u2019op\u00e8re ainsi une premi\u00e8re destruction de \u00ab\u00a0l\u2019image de soi\u00a0\u00bb que le patient tente de maintenir devant autrui par la r\u00e9organisation de son r\u00e9cit de vie \u00ab\u00a0et chaque fois qu\u2019il agit ainsi, il est de l\u2019int\u00e9r\u00eat du personnel surveillant aussi bien que de celui des psychiatres de ruiner ces r\u00e9cits\u00a0\u00bb[footnote]Goffman (E.), Asiles, op.\u00a0cit., p.\u00a0218.[\/footnote]. Ce rituel inaugure en quelque sorte le processus de la \u00ab\u00a0d\u00e9gradation hospitali\u00e8re\u00a0\u00bb[footnote]Ibid., p.\u00a0223.[\/footnote]<a id=\"chap1fnref19\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn19\"><\/a> qui se prolongera avec les multiples techniques list\u00e9es ci-dessus.\r\n\r\n&nbsp;\r\n\r\n[caption id=\"attachment_77\" align=\"aligncenter\" width=\"2560\"]<img class=\"wp-image-77 size-full\" src=\"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_1-scaled.jpg\" alt=\"\" width=\"2560\" height=\"1932\" \/> Figure 1 \u2013 Frederick Wiseman, Titicut Follies, 1967[\/caption]\r\n\r\nMilo\u0161 Forman fut profond\u00e9ment marqu\u00e9 par <em>Titicut Follies<\/em>. Tant et si bien qu\u2019il tiendra \u00e0 ce que toute l\u2019\u00e9quipe de <em>Vol au-dessus d\u2019un nid de coucou<\/em> le visionne \u00e0 plusieurs reprises en amont du tournage pour s\u2019impr\u00e9gner des logiques propres \u00e0 l\u2019institution psychiatrique. Ceci dit, bien que Forman s\u2019attache lui aussi \u00e0 d\u00e9crire les relations de pouvoir qui traversent l\u2019h\u00f4pital, la violence y est plut\u00f4t montr\u00e9e dans sa forme larv\u00e9e, du moins dans le premier temps du film. Ainsi, les premi\u00e8res sc\u00e8nes de <em>Vol au-dessus d\u2019un nid de coucou<\/em> d\u00e9peignent, au rythme de la bande-son ent\u00eatante compos\u00e9e par Jack Nitzsche, la routine matinale de l\u2019h\u00f4pital o\u00f9 se d\u00e9roulera le reste de l\u2019intrigue (Randal Mc\u00a0Murphy, jou\u00e9 par Jack Nicholson, n\u2019est alors pas encore arriv\u00e9). On y voit des patients enti\u00e8rement soumis aux r\u00e8gles de l\u2019institution ainsi qu\u2019aux ordres du personnel. Au niveau de l\u2019habillement, d\u2019abord, puisque tous les reclus arborent la m\u00eame tenue obligatoire\u00a0\u2013\u00a0<em>uniformisation<\/em> s\u2019il en est\u00a0\u2013\u00a0constitu\u00e9e d\u2019un pantalon et d\u2019un teeshirt, amples et blancs, dont l\u2019ajustement sommaire aux physiques particuliers laisse deviner l\u2019unique taille disponible.\r\n\r\nAu niveau des comportements, ensuite, car l\u2019ensemble des gestes des patients semble r\u00e9pondre m\u00e9caniquement \u00e0 un protocole int\u00e9rioris\u00e9, notamment dans la s\u00e9quence de la prise de m\u00e9dicaments o\u00f9 ceux-ci s\u2019alignent en rang d\u2019oignons sit\u00f4t que le signal de l\u2019infirmi\u00e8re retentit dans les haut-parleurs\u00a0: \u00ab\u00a0<em>M\u00e9dicaments\u00a0!<\/em>\u00a0\u00bb. Tous doivent ex\u00e9cuter l\u2019ingestion de leur traitement sous les yeux du personnel. L\u2019un d\u2019entre eux est m\u00eame tenu d\u2019ouvrir la bouche pour que la pilule lui soit directement d\u00e9pos\u00e9e sur la langue, probablement afin de d\u00e9samorcer tout stratag\u00e8me de feinte ou de simulation. Le plus troublant dans ces sc\u00e8nes est l\u2019absence de contrainte imm\u00e9diatement physique. Tout se passe comme si les patients participaient activement \u00e0 ces curieux rituels sans \u00e9mettre la moindre r\u00e9sistance. Et Forman d\u2019insister particuli\u00e8rement sur ce point durant une s\u00e9quence\u00a0courte mais \u00f4 combien significative\u00a0: un plan montre celui qu\u2019on appelle Chef (Will Sampson) faisant la file pour recevoir son traitement. Sa carrure et sa taille impressionnantes ne laissent aucun doute sur sa force hercul\u00e9enne, si bien qu\u2019il d\u00e9borde le cadre, contrairement \u00e0 ses cod\u00e9tenus. Lorsque vient son tour, sa moue suivie de son immobilit\u00e9 laissent percevoir une r\u00e9ticence. Le jeune gardien, plut\u00f4t petit et maigrelet (qui peine \u00e0 entrer dans le cadre tant le corps du Chef ne lui laisse aucune place), saisit alors son bras et l\u2019am\u00e8ne sans peine devant le comptoir de distribution, et ce malgr\u00e9 la diff\u00e9rence flagrante entre les physiques des deux hommes.\r\n\r\nCes sc\u00e8nes (et bien d\u2019autres encore) ne montrent gu\u00e8re une interaction entre des individus \u00e0 l\u2019issue incertaine et sur un plan <em>a priori<\/em> \u00e9galitaire, mais bien plut\u00f4t l\u2019effectuation <em>dans<\/em> et <em>entre<\/em> les corps du rapport social g\u00e9n\u00e9ral qui structure l\u2019institution psychiatrique. En d\u2019autres termes, ce sont les semaines et mois pass\u00e9s dans l\u2019h\u00f4pital \u00e0 endurer une multitude de pratiques d\u00e9gradantes qui contraignent le Chef \u00e0 courber l\u2019\u00e9chine. Parall\u00e8lement, c\u2019est la position du gardien au sein de l\u2019institution qui investit celui-ci d\u2019une autorit\u00e9. Cette derni\u00e8re l\u2019\u00ab\u00a0augmente\u00a0\u00bb d\u2019une force suffisante pour diriger d\u2019un simple geste un colosse du double de son poids qui n\u2019aurait aucun mal \u00e0 le r\u00e9duire en pi\u00e8ce, comme le montrera une s\u00e9quence ult\u00e9rieure o\u00f9 le Chef soul\u00e8ve et ma\u00eetrise sans peine un gardien s\u2019en prenant \u00e0 Mc\u00a0Murphy, au point que l\u2019intervention de trois autres intendants soit requise pour l\u2019immobiliser.\r\n\r\nDe m\u00eame, c\u2019est son statut d\u2019infirmi\u00e8re en chef qui conf\u00e8re \u00e0 Miss Ratched (Louise Fletcher) une emprise maternelle particuli\u00e8rement tordue sur Billy (Brad Dourif), \u00e0 qui elle ne cesse de s\u2019adresser comme \u00e0 un enfant (\u00ab\u00a0<em>Qu\u2019est-ce que ta m\u00e8re va dire\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0<em>Tu aurais d\u00fb y r\u00e9fl\u00e9chir avant\u00a0<\/em>\u00bb), tout \u00e0 la fois capable de le r\u00e9conforter dans ses angoisses, le r\u00e9compenser en cas de bon comportement et l\u2019humilier devant les autres\u00a0; tant\u00f4t en le for\u00e7ant \u00e0 raconter lors d\u2019un groupe de parole les d\u00e9tails de ses \u00e9checs amoureux qui l\u2019ont conduit\u00a0\u00e0 plusieurs tentatives de suicide, tant\u00f4t en divulguant et en manipulant des informations intimes sur sa trajectoire collect\u00e9es aupr\u00e8s de sa m\u00e8re sans son assentiment. Goffman \u00e9pingle d\u2019ailleurs cette derni\u00e8re pratique de \u00ab\u00a0divulgation\u00a0\u00bb comme un instrument suppl\u00e9mentaire de d\u00e9gradation de l\u2019image de soi\u00a0:\r\n<blockquote>En r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, les h\u00f4pitaux psychiatriques font syst\u00e9matiquement circuler sur chaque malade les renseignements que celui-ci s\u2019efforce de garder cach\u00e9s et que l\u2019on utilise quotidiennement, d\u2019une mani\u00e8re plus ou moins pouss\u00e9e, pour lui clore le bec [\u2026] Si, au cours d\u2019une s\u00e9ance de th\u00e9rapie de groupe, il avance sa propre version de la situation dans laquelle il se trouve, le th\u00e9rapeute, par ses questions, tente de lui ouvrir les yeux sur les fausses raisons par lesquelles il essaie de sauver la face et le pousse \u00e0 adopter une interpr\u00e9tation qui fait de lui la seule personne \u00e0 bl\u00e2mer et la seule qui doive changer[footnote]Ibid., p.\u00a0217-218.[\/footnote].<\/blockquote>\r\nC\u2019est justement le rapport d\u2019autorit\u00e9 et d\u2019emprise entre ces deux personnages, Billy et Ratched, qui scelle la fin du film. Le lendemain de la f\u00eate clandestine organis\u00e9e par les patients dans l\u2019h\u00f4pital, Ratched arrive sur les lieux. Outre les bouteilles d\u2019alcool vides et le capharna\u00fcm qui t\u00e9moignent d\u2019une soir\u00e9e plus qu\u2019anim\u00e9e, elle d\u00e9couvre le jeune Billy nu, couch\u00e9 dans un lit aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019une jeune femme ext\u00e9rieure \u00e0 l\u2019asile que Mc\u00a0Murphy a fait entrer la veille. Billy s\u2019empresse de remettre son uniforme avant d\u2019essayer de rendre des comptes \u00e0 l\u2019infirmi\u00e8re Ratched. Cette derni\u00e8re le toise d\u2019un regard autoritaire\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Tu n\u2019as pas honte\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb. Pour la premi\u00e8re fois du film, Billy se confronte \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 de l\u2019infirmi\u00e8re en chef (devant les autres reclus et membres du personnel qui plus est) et r\u00e9pond par la n\u00e9gative en soutenant son regard, ce qui lui vaut une salve d\u2019applaudissements de la part de ses cong\u00e9n\u00e8res. Bien plus, son b\u00e9gaiement intempestif semble avoir cess\u00e9. Pendant un court instant, Billy change de statut\u00a0: il n\u2019est plus l\u2019enfant timide et taciturne qui nous a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 \u00e0 voir tout le film durant\u00a0mais un jeune homme en train de s\u2019\u00e9manciper de l\u2019autorit\u00e9 en assumant fi\u00e8rement ses actes.\r\n\r\nMais ce moment tournera court puisque Ratched, se rendant tr\u00e8s bien compte de ce qui est en train de se jouer, le renverra <em>illico<\/em> \u00e0 son infantilit\u00e9 en le mena\u00e7ant d\u2019informer sa m\u00e8re, avant de l\u2019obliger \u00e0 d\u00e9noncer Mc\u00a0Murphy comme organisateur de la f\u00eate. D\u2019un coup d\u2019un seul, le visage de Billy se ferme, son dos se courbe, son regard se baisse. Il s\u2019agenouille et se met \u00e0 supplier Ratched d\u2019un ton geignard de ne rien divulguer \u00e0 sa m\u00e8re. Son b\u00e9gaiement reprend de plus belle. Billy se suicide quelques instants apr\u00e8s cette derni\u00e8re r\u00e9primande. Si son acte peut s\u2019interpr\u00e9ter comme un retournement de la violence institutionnelle contre son propre corps, il peut aussi bien \u00eatre compris comme le besoin de mettre d\u00e9finitivement un terme \u00e0 la relation de domination et d\u2019emprise entre Ratched et lui-m\u00eame au cours d\u2019une ultime confrontation \u00e0 son autorit\u00e9\u00a0: toutes ses tentatives de suicide ne se seront pas sold\u00e9es par un \u00e9chec, comme elle aime le r\u00e9p\u00e9ter. C\u2019est du reste cette s\u00e9quence qui pr\u00e9cipite le d\u00e9nouement du film\u00a0: exc\u00e9d\u00e9 \u00e0 la vue du corps sanguinolant et inerte de Billy, Mc\u00a0Murphy se jette sur l\u2019infirmi\u00e8re en chef, la saisit \u00e0 la gorge et l\u2019\u00e9trangle de toutes ses forces sous les regards des autres reclus dont l\u2019attitude ambivalente oscille entre encouragement tacite et mise en retrait.\r\n\r\n&nbsp;\r\n\r\n[caption id=\"attachment_78\" align=\"aligncenter\" width=\"2560\"]<img class=\"wp-image-78 size-full\" src=\"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_2-scaled.jpg\" alt=\"\" width=\"2560\" height=\"1424\" \/> Figure 2 \u2013 Milo\u0161 Forman, Vol au-dessus d\u2019un nid de coucou, 1975[\/caption]\r\n\r\nLa mise en regard de <em>Titicut Follies<\/em> et de <em>Vol au-dessus d\u2019un nid de coucou<\/em> fait apparaitre le rapport de sym\u00e9trie\u00a0que ces deux \u0153uvres majeures entretiennent\u00a0: tandis que Wiseman insiste sur la violence institutionnelle\u00a0\u2013\u00a0\u00e0 la fois physique et symbolique\u00a0\u2013\u00a0qui s\u2019exerce sur les corps, Forman met quant \u00e0 lui l\u2019accent sur l\u2019incorporation de cette violence r\u00e9pressive dans les conduites et, par cons\u00e9quent, l\u2019endossement in\u00e9luctable d\u2019un <em>r\u00f4le\u00a0\u2013\u00a0<\/em>aussi bien pour les soignants que pour les soign\u00e9s\u00a0\u2013\u00a0dont les pr\u00e9rogatives sont fonctions de sa positionnalit\u00e9 au sein de la structure de l\u2019asile. La profondeur de l\u2019\u00e9criture sc\u00e9naristique, conjugu\u00e9e \u00e0 une mise en sc\u00e8ne et \u00e0 un jeu d\u2019acteur extr\u00eamement soign\u00e9, d\u00e9voile ici avec finesse combien les agencements institutionnels sont en mesure de p\u00e9n\u00e9trer les corps, de coloniser les inconscients et d\u2019instrumentaliser les atermoiements existentiels des uns et les turpitudes autoritaires des autres afin d\u2019ent\u00e9riner leurs positions respectives, de les cristalliser en tant que personnages arch\u00e9typaux, et de les ali\u00e9ner \u00e0 la vie psychique de l\u2019institution dont le caract\u00e8re totalitaire capture, capitalise et catalyse les passions tristes de tout un chacun pour assurer son inertie. Parall\u00e8lement, la puissance sid\u00e9rante des images documentaires coupl\u00e9e \u00e0 un montage minutieux nous invite \u00e0 constater combien l\u2019institution, si elle est effectivement une \u00ab\u00a0sc\u00e8ne\u00a0\u00bb o\u00f9 se joue la psychiatrie, constitue \u00e9galement une redoutable machine qui imprime les corps de sa violence et broie des trajectoires \u00e0 la cha\u00eene pour mieux les garder sous son emprise. Ensemble, les deux films d\u00e9crivent finalement la double op\u00e9ration de \u00ab\u00a0normalisation disciplinaire \u00bb (au sens foucaldien)[footnote]Cf. Foucault (M.), Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 2012 [1975][\/footnote]<a id=\"chap1fnref21\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn21\"><span class=\"smallcaps\">.<\/span><\/a> de l\u2019institution psychiatrique\u00a0sur les corps\u00a0dont elle se saisit comme \u00ab\u00a0mat\u00e9riau humain\u00a0\u00bb[footnote]Goffman (E.), Asiles, op.\u00a0cit., p.\u00a0121.[\/footnote] : liquidation des singularit\u00e9s autonomes et production d\u2019une homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 gouvernable.\r\n<h2>3. Paroles duelles<\/h2>\r\nL\u2019asym\u00e9trie des rapports entre le personnel de l\u2019institution psychiatrique et les reclus s\u2019inscrit \u00e9galement dans la parole, ou plus exactement dans le statut r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 celle-ci. Un long plan s\u00e9quence dans <em>Titicut Follies<\/em> montre une discussion entre un psychiatre et un patient dans le pr\u00e9au de l\u2019institution. Ce dernier lui r\u00e9it\u00e8re ses demandes de transfert dans un autre \u00e9tablissement, voire dans la prison o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 incarc\u00e9r\u00e9 auparavant, mentionnant que son \u00e9tat mental se d\u00e9grade de jour en jour au sein de Bridgewater\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Ici on m\u2019affaiblit, ici on me fait du mal\u00a0<\/em>\u00bb. D\u2019une fa\u00e7on remarquablement claire, articul\u00e9e mais aussi empreinte de d\u00e9tresse, il questionne ensuite le m\u00e9decin sur les raisons de sa pr\u00e9sence dans l\u2019institution alors qu\u2019il dit se sentir bien et ne pas repr\u00e9senter un quelconque danger. Usant d\u2019un ton autoritaire teint\u00e9 de moquerie, le psychiatre n\u2019a de cesse de le renvoyer \u00e0 l\u2019objectivit\u00e9 pr\u00e9sum\u00e9e du diagnostic qui justifie son internement. Bien plus, il d\u00e9forme les propos du jeune homme en isolant des morceaux de phrases dont il pointe l\u2019incoh\u00e9rence et l\u2019absurdit\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Je suis schizophr\u00e8ne parano\u00efaque, je ne suis pas dangereux. Dans mon cas j\u2019ai juste beaucoup d\u2019amour pour mon p\u00e8re et ma m\u00e8re\u00a0<\/em>\u00bb\u00a0; ce \u00e0 quoi r\u00e9pond le psychiatre, narquois\u00a0: \u00ab\u00a0<em>J\u2019ai aussi beaucoup d\u2019amour pour p\u00e8re et m\u00e8re et pourtant je ne suis pas schizophr\u00e8ne et on ne m\u2019a jamais mis dans un asile\u00a0<\/em>\u00bb. Le patient insiste n\u00e9anmoins, et questionne le praticien quant aux bases de son diagnostic\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Vous me dites que je suis un schizophr\u00e8ne parano\u00efaque, mais comment le savez-vous\u00a0? Parce que je parle bien\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb. Le m\u00e9decin le renvoie aussit\u00f4t aux tests psychologiques qu\u2019il a pass\u00e9s mais celui-ci s\u2019empresse d\u2019en contester la l\u00e9gitimit\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Ces tests qui me demandent combien de fois je vais aux toilettes par jour ou si je crois en Dieu, jusqu\u2019o\u00f9 va l\u2019absurdit\u00e9, c\u2019est quoi le lien\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0; le psychiatre \u00e9lude la question en lui r\u00e9pondant une nouvelle fois sur le mode de la moquerie\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Vous associez Dieu aux toilettes maintenant\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb. Le d\u00e9tenu, vraisemblablement fatigu\u00e9 et irrit\u00e9 par le mutisme railleur du clinicien persiste \u00e0 vouloir faire passer son message\u00a0: \u00ab\u00a0<em>C\u2019est l\u2019environnement qui me rend malade ici, vous comprenez\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0; le silence de son interlocuteur ainsi qu\u2019un mouvement de t\u00eate pour se d\u00e9tourner de l\u2019interaction et de son patient \u2013 qu\u2019il fait mine de ne plus \u00e9couter depuis un bon moment \u2013 closent la s\u00e9quence.\r\n\r\nAu cours de ce non-dialogue, une phrase du patient r\u00e9sonne particuli\u00e8rement\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Il y a quelque chose que vous savez que je ne sais pas\u00a0<\/em>\u00bb\u00a0; r\u00e9ponse du m\u00e9decin\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Ce que je sais c\u2019est que je dois partir<\/em>\u00a0\u00bb. Tout se joue ici. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, le pouvoir du psychiatre, celui qui lui permet de d\u00e9cider de l\u2019enfermement, de son maintien ou de son arr\u00eat, est enti\u00e8rement arrim\u00e9 au savoir qu\u2019il d\u00e9tient et dont le patient, lui, est priv\u00e9. De l\u2019autre, il y a une attente de la part du jeune homme, un besoin n\u00e9cessaire de constituer une exp\u00e9rience de \u00ab\u00a0malade\u00a0\u00bb qui lui demeure aussi \u00e9trange qu\u2019\u00e9trang\u00e8re\u00a0; un <em>signifiant vide<\/em> que les \u00e9nonc\u00e9s du discours psychiatrique\u00a0\u2013\u00a0les diagnostics\u00a0\u2013\u00a0ne suffisent pas \u00e0 remplir. Les propos du patient gagnent en intensit\u00e9 \u00e0 mesure que le psychiatre les ignore, si bien qu\u2019ils finissent par tourner en rond, renvoyant sa d\u00e9tresse logorrh\u00e9ique \u00e0 une manifestation symptomale. La discussion en devient surr\u00e9aliste, absurde m\u00eame. \u00ab\u00a0L\u2019ordre du discours\u00a0\u00bb[footnote]Cf. Foucault (M.), L\u2019ordre du discours, Paris, Gallimard, 1971.[\/footnote]<a id=\"chap1fnref23\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn23\"><\/a> produit ici le d\u00e9sordre de l\u2019interaction. Et Wiseman de nous offrir une image qui se pla\u00eet \u00e0 zoomer et \u00e0 d\u00e9zoomer sur les visages des deux hommes, leurs bouches s\u2019activant \u00e9nergiquement \u00e0 articuler des mots qui s\u2019entrechoquent, se superposent, mais jamais ne trouvent \u00e0 se d\u00e9poser \u00e0 la surface d\u2019un langage commun, de sorte que se r\u00e9sorberait l\u2019\u00e9cart entre les corps des \u00e9metteurs. Maud Mannoni d\u00e9crit avec acuit\u00e9 les ressorts de ces processus relationnels p\u00e9tris de violences symboliques\u00a0:\r\n<blockquote>Dans le rapport m\u00e9decin-malade, l\u2019autre est suppos\u00e9 savoir ce qu\u2019il en est de la maladie. L\u2019issue de la \u00ab\u00a0maladie mentale\u00a0\u00bb d\u00e9pend de la possibilit\u00e9 donn\u00e9e ou non au sujet de traduire en mots son d\u00e9sarroi (le m\u00e9decin ayant \u00e0 fournir parfois dans une parole le signifiant manquant au discours du malade). S\u2019il re\u00e7oit comme seule r\u00e9ponse \u00e0 son angoisse le silence d\u2019un m\u00e9decin qui <em>sait<\/em> ce qu\u2019il <em>a<\/em> et n\u2019a plus besoin d\u2019entendre ce qui lui est dit, le patient n\u2019a plus d\u2019autres ressources que de disparaitre comme sujet parlant au sein d\u2019une classification nosographique[footnote]Mannoni (M.), Le psychiatre, son \u00ab\u00a0fou\u00a0\u00bb et la psychanalyse, Paris, Seuil, 1970, p.\u00a024.[\/footnote].<\/blockquote>\r\n&nbsp;\r\n\r\n[caption id=\"attachment_79\" align=\"aligncenter\" width=\"2560\"]<img class=\"wp-image-79 size-full\" src=\"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_3-scaled.jpg\" alt=\"\" width=\"2560\" height=\"1900\" \/> Figure 3 \u2013 Frederick Wiseman, Titicut Follies, 1967[\/caption]\r\n\r\nC\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette identification par d\u00e9faut \u00e0 une entit\u00e9 clinique\u00a0\u2013\u00a0faisant en quelque sorte office de <em>r\u00f4le<\/em>\u00a0\u2013\u00a0qui s\u2019op\u00e8re lors de la fameuse sc\u00e8ne de la th\u00e9rapie collective dans <em>Vol au-dessus d\u2019un nid de coucou<\/em>. Cheswick (Sydney Lassick) interrompt la s\u00e9ance \u00e0 plusieurs reprises pour demander ses cigarettes. Il use d\u2019abord de politesse puis, constatant que Ratched refuse non seulement d\u2019acc\u00e9der \u00e0 sa requ\u00eate mais tout simplement de l\u2019\u00e9couter, il s\u2019\u00e9nerve et hausse le ton. La demande au demeurant banale se transforme en accusation\u00a0: \u00ab\u00a0<em>De quel droit vous confisquez-nous nos cigarettes en les mettant bien en \u00e9vidence sur votre comptoir\u00a0!?<\/em>\u00a0\u00bb. Ratched lui intime de se calmer pour prendre la parole, il s\u2019ex\u00e9cute. Elle lui r\u00e9pond ensuite qu\u2019il a outrepass\u00e9 le r\u00e8glement plus t\u00f4t dans la journ\u00e9e et que, par cons\u00e9quent, ses cigarettes seront dor\u00e9navant rationn\u00e9es. Le ton monte \u00e0 nouveau \u00ab\u00a0<em>Merde \u00e0 votre foutu r\u00e8glement, je veux qu\u2019on arr\u00eate de me traiter comme un gosse\u2009! Je veux mes cigarettes\u00a0! Je veux que \u00e7a change\u00a0! Je veux qu\u2019on prenne une d\u00e9cision\u00a0!<\/em>\u00a0\u00bb. Cheswick se met \u00e0 hurler de d\u00e9tresse. Un surveillant se saisit de lui et l\u2019emm\u00e8ne de force, tandis que le d\u00e9sordre qui r\u00e8gne finit par gagner tous les autres r\u00e9sidents[footnote]Mentionnons par exemple Taber (Christopher Lloyd), qui ne se rend pas compte qu\u2019un m\u00e9got de cigarette encore fumant a atterri dans l\u2019ourlet de son pantalon \u00e0 la faveur du remue-m\u00e9nage entre les reclus suite \u00e0 un ni\u00e8me conflit lors de la s\u00e9ance de th\u00e9rapie de groupe. Lorsque son pantalon commence \u00e0 prendre feu, il se l\u00e8ve et hurle \u00e0 la mort en se d\u00e9battant. Les gardiens s\u2019emparent de lui, le croyant en train de d\u00e9lirer. L\u00e0 encore, l\u2019\u00e9v\u00e8nement est recod\u00e9 dans la grammaire de l\u2019institution.[\/footnote] qui, eux aussi, commencent \u00e0 s\u2019agiter pour des raisons multiples, au point que le brouillamini prenne une ampleur chaotique. Les patients haussent le ton, se disputent, et Mc Murphy en vient \u00e0 briser la vitre de la gu\u00e9rite des infirmi\u00e8res pour r\u00e9cup\u00e9rer les cigarettes afin de mettre un terme \u00e0 la crise. La sc\u00e8ne suivante montrera Cheswick entrer dans le local o\u00f9 sont pratiqu\u00e9es les s\u00e9ances d\u2019\u00e9lectrochocs avant d\u2019en sortir quelques instants plus tard, inerte, sur une civi\u00e8re.\r\n\r\n\u00c0 l\u2019instar de toutes les autres s\u00e9quences du film incluant des sc\u00e8nes de th\u00e9rapie collective, celle-ci nous montre combien ces \u00ab\u00a0rituels \u00bb (au sens de Goffman) constituent un vaste simulacre sur le plan th\u00e9rapeutique. La parole y est distribu\u00e9e selon des modalit\u00e9s strictes, r\u00e9gul\u00e9e par la position de chacun et limit\u00e9e \u00e0 certains objets. De telle sorte que, si des dissensus peuvent \u00eatre exprim\u00e9s, ils ne seront en rien r\u00e9solus (les plaintes et dol\u00e9ances des reclus qui \u00e9mergent dans ces cercles seront ainsi syst\u00e9matiquement suivies d\u2019un \u00ab\u00a0merci\u00a0\u00bb de la part de Ratched avant que ne soit soulign\u00e9e leur incompatibilit\u00e9 avec le r\u00e8glement de l\u2019h\u00f4pital). En somme, le <em>dire<\/em> est ici vid\u00e9 de toute sa performativit\u00e9. Bien plus, toute parole ou comportement qui exc\u00e8de le cadre fix\u00e9 unilat\u00e9ralement par l\u2019institution et appliqu\u00e9 par le personnel (en l\u2019esp\u00e8ce, la col\u00e8re face \u00e0 une injustice) se voit <em>ipso facto<\/em> recod\u00e9 dans la grammaire institutionnelle, c\u2019est-\u00e0-dire interpr\u00e9t\u00e9 au prisme des \u00e9nonc\u00e9s du discours psychiatrique associant une attitude \u00e0 un \u00e9tiquetage diagnostic correspondant.\r\n\r\nCette r\u00e9flexion fait imm\u00e9diatement \u00e9cho \u00e0 l\u2019une des s\u00e9quences de <em>Titicut Follies<\/em> au cours de laquelle un patient (Vladimir, celui-l\u00e0 m\u00eame qui discutait de son diagnostic avec le psychiatre dans la cour)[footnote]Cf. supra.[\/footnote]<a id=\"chap1fnref26\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn26\"><\/a> se pr\u00e9sente \u00e0 l\u2019\u00e9valuation clinique r\u00e9unissant les psychiatres de l\u2019institution, pour \u00e9noncer de mani\u00e8re tr\u00e8s claire, appuy\u00e9e par des arguments logiques et pertinents, combien les traitements qu\u2019il re\u00e7oit (en particulier m\u00e9dicamenteux) et l\u2019environnement de Bridgewater en g\u00e9n\u00e9ral tendent \u00e0 empirer son \u00e9tat. Il demande m\u00eame \u00e0 retourner en prison puisque, dit-il, rien dans son comportement n\u2019indique une quelconque maladie, mais simplement une souffrance directement li\u00e9e \u00e0 sa condition de patient. Mais d\u00e8s son d\u00e9part de la pi\u00e8ce, les praticiens s\u2019empressent d\u2019interpr\u00e9ter sa r\u00e9sistance et ses paroles, donnant lieu \u00e0 une s\u00e9quence lunaire o\u00f9 chaque m\u00e9decin y va de son commentaire pour corroborer l\u2019\u00e9tiquette de parano\u00efaque qu\u2019il porte depuis son arriv\u00e9e.\r\n\r\nComme le fait remarquer Sarah S\u00e9kaly, le tour de force de cette s\u00e9quence tient dans le d\u00e9placement de l\u2019hypoth\u00e8se du d\u00e9lire parano\u00efaque du c\u00f4t\u00e9 de la parole institutionnelle[footnote]S\u00e9kaly (S.), \u00ab\u00a0Bienvenue au pays de Wiseman !\u00a0\u00bb, op. cit., p.\u00a0204.[\/footnote], tant la recherche fr\u00e9n\u00e9tique de sympt\u00f4mes et l\u2019exercice d\u2019interpr\u00e9tation excessive auxquels se livrent les m\u00e9decins semblent relever d\u2019un imaginaire en roue libre qui cherche \u00e0 se conforter collectivement. La r\u00e9union se ferme sur la d\u00e9cision d\u2019augmenter la dose de tranquillisants et l\u2019enregistrement du diagnostic (\u00ab\u00a0<em>R\u00e9action schizophr\u00e9nique \u00e0 dominance parano\u00efaque<\/em>\u00a0\u00bb). L\u2019asile g\u00e9n\u00e8re ce type de rituels pour assurer une justification \u00e0 ses pratiques\u00a0: le s\u00e9jour du patient en son sein implique une cause primordiale qui se loge dans l\u2019existence av\u00e9r\u00e9e, en permanence actualis\u00e9e, d\u2019une \u00ab\u00a0maladie\u00a0\u00bb \u00e0 \u00e9tudier et \u00e0 prendre en charge. Ce qui conduit \u00e0 la production d\u2019une \u00ab\u00a0illusion r\u00e9trospective\u00a0\u00bb[footnote]Goffman (E.), Asiles, op.\u00a0cit., p.\u00a0198-199.[\/footnote]<a id=\"chap1fnref28\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn28\"><\/a>, telle que d\u00e9crite par Goffman, consistant dans la r\u00e9\u00e9criture de l\u2019histoire du patient, de m\u00eame que dans la r\u00e9interpr\u00e9tation de ses moindres faits et gestes \u00e0 l\u2019aune des crit\u00e8res diagnostiques. En cons\u00e9quence, la parole de celui-ci est perp\u00e9tuellement vid\u00e9e de son contenu pour que seule subsiste l\u2019expression de la maladie.\r\n\r\nCette inaccessibilit\u00e9 de la parole du patient \u00e0 un \u00ab\u00a0cadre\u00a0interactionnel\u00a0\u00bb[footnote]Cf. Goffman (E.), Les rites d\u2019interaction. Traduit de l\u2019anglais par Alain Khim, Paris, Minuit, 1974 [1967].[\/footnote]<a id=\"chap1fnref29\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn29\"><\/a>\r\n<em>ad hoc<\/em> permettant sa consid\u00e9ration, <em>a fortiori<\/em> la reconnaissance de sa souffrance en tant que \u00ab sujet parlant \u00bb[footnote]Mannoni (M.), Le psychiatre, son \u00ab\u00a0fou\u00a0\u00bb et la psychanalyse, op.\u00a0cit., p. 23.[\/footnote] en dehors d\u2019une grille de lecture symptomale, ne lui laisse parfois gu\u00e8re d\u2019autres possibilit\u00e9s que celle d\u2019endosser des comportements arch\u00e9typaux \u2013 les seuls \u00e0 travers lesquels il sera reconnu \u2013 comme dernier refuge pour exprimer un conflit, une angoisse, un d\u00e9sir. <span class=\"nohyphen\">Maud Mannoni<\/span> avait judicieusement identifi\u00e9 ce processus d\u2019identification par d\u00e9faut\u00a0: \u00ab\u00a0Les structures de l\u2019institution, lorsqu\u2019elles ne permettent pas aux \u00e9motions de se traduire dans une sorte de remaniement dialectique, figent le sujet dans des d\u00e9fenses \u00e0 allure st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e. Il se pr\u00e9sente dans le v\u00eatement de la folie que lui a fourni la psychiatrie classique\u00a0\u00bb[footnote]Ibid.[\/footnote]<a id=\"chap1fnref31\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn31\"><\/a>. Et les protestations initialement articul\u00e9es de Cheswick se transforment ainsi en cris de col\u00e8re, puis en hurlements d\u00e9sordonn\u00e9s, et enfin en crise de larmes.\r\n\r\n&nbsp;\r\n\r\n[caption id=\"attachment_80\" align=\"aligncenter\" width=\"2560\"]<img class=\"wp-image-80 size-full\" src=\"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_4-scaled.jpg\" alt=\"\" width=\"2560\" height=\"1417\" \/> Figure 4 - Milo\u0161 Forman, Vol au-dessus d\u2019un nid de coucou, 1975[\/caption]\r\n\r\nLe film <em>12\u00a0Jours<\/em> de Raymond Depardon (2017) s\u2019int\u00e9resse lui aussi \u00e0 la parole. Tourn\u00e9 au sein de l\u2019h\u00f4pital psychiatrique du Vinatier \u00e0 Lyon, le documentaire est construit sur dix entretiens entre des patients (accompagn\u00e9s de leur avocat) et des juges des libert\u00e9s et de la d\u00e9tention. Ces derniers sont tenus de statuer sur le maintien ou l\u2019arr\u00eat de la mesure d\u2019hospitalisation sous contrainte end\u00e9ans les douze jours \u00e0 compter du d\u00e9but de l\u2019internement en vertu de la r\u00e9forme du Code de sant\u00e9 publique adopt\u00e9e en 2013 en France. Appuy\u00e9s par les rapports m\u00e9dicaux de l\u2019institution, les entretiens ont donc pour but d\u2019\u00e9valuer la n\u00e9cessit\u00e9 de prolonger les soins au sein de l\u2019\u00e9tablissement ou la possibilit\u00e9 de poursuivre un suivi sous d\u2019autres modalit\u00e9s (\u00e0 domicile, dans une unit\u00e9 ouverte, aupr\u00e8s d\u2019un centre de proximit\u00e9\u2026).\r\n\r\nD\u00e8s la premi\u00e8re s\u00e9quence d\u2019entretien, on est \u00e9videmment frapp\u00e9 par la dualit\u00e9 du dispositif qui structurera l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 du film\u00a0: d\u2019un c\u00f4t\u00e9 de la table, des patients r\u00e9cemment plac\u00e9s contre leur gr\u00e9 dans l\u2019institution avec toutes les traces que les mesures aff\u00e9rentes \u00e0 une telle proc\u00e9dure comportent\u00a0(somnolence et h\u00e9b\u00e9tude due \u00e0 une m\u00e9dication cons\u00e9quente, traumatisme, marques de la contention, peur, souffrance, angoisse, etc.) que certains formulent explicitement et que les gestes des autres rendent visibles. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, des juges qui disposent du dossier m\u00e9dical de chacun des patients, ainsi que d\u2019un rapport du psychiatre pour trancher sur la d\u00e9cision \u00e0 prendre quant \u00e0 la poursuite ou non de la d\u00e9tention. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 donc, des personnes dont les attitudes, le langage et les r\u00e9cits t\u00e9moignent de trajectoires de vie p\u00e9tries de souffrance\u00a0et, pour beaucoup, d\u2019une grande pr\u00e9carit\u00e9 socio-\u00e9conomique et\/ou affective\u00a0; de l\u2019autre, des magistrats \u00e0 la tenue impeccable, tir\u00e9e \u00e0 quatre \u00e9pingles, qui nous renseigne imm\u00e9diatement sur leur appartenance sociale. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, une langue\u00a0hach\u00e9e, d\u00e9cousue et tumultueuse, qui ne cesse de d\u00e9border son sujet (\u00ab\u00a0<em>J\u2019ai la folie d\u2019un \u00eatre humain<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0<em>Je suis une trinit\u00e9<\/em>\u00a0\u00bb)\u00a0; de l\u2019autre, la langue formaliste et proc\u00e9durale du droit, arrim\u00e9e \u00e0 la terminologie juridique avec sa cohorte de cat\u00e9gories et d\u2019abstractions (\u00ab\u00a0<em>On note des \u00e9pisodes d\u2019h\u00e9t\u00e9ro-agressivit\u00e9 par arme blanche<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0<em>Vous avez pratiqu\u00e9 une phl\u00e9botomie<\/em>\u00a0\u00bb)[footnote]L\u2019\u00ab\u00a0h\u00e9t\u00e9ro-agressivit\u00e9\u00a0\u00bb d\u00e9signe des actes agressifs, voire violents envers autrui. La \u00ab\u00a0phl\u00e9botomie\u00a0\u00bb consiste quant \u00e0 elle dans l\u2019incision d\u2019une ou plusieurs veines (dans ce cas, avec pour but de mettre fin \u00e0 ses jours).[\/footnote]<a id=\"chap1fnref32\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn32\"><\/a>.\r\n\r\nCette dualit\u00e9 impr\u00e8gne les s\u00e9quences non seulement d\u2019un certain niveau de conflictualit\u00e9 (variable selon le cas), accentu\u00e9e par la configuration antagoniste de l\u2019espace filmique[footnote]Le chapitre suivant propose une analyse approfondie des dimensions formelles et esth\u00e9tiques du film.[\/footnote]<a id=\"chap1fnref33\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn33\"><\/a>, mais aussi d\u2019une \u00e9tranget\u00e9 palpable qui se d\u00e9ploie dans les \u00e9changes entre juges et patients, au cours desquels ni les premiers ni les seconds ne semblent pouvoir se faire comprendre. Les juges \u00e9ludent ainsi r\u00e9guli\u00e8rement, non sans malaise, les d\u00e9nonciations de violences et d\u2019abus formul\u00e9es par leurs interlocuteurs, de m\u00eame que leurs r\u00e9cits consid\u00e9r\u00e9s comme d\u00e9cousus ou d\u00e9lirants. Tandis que les patients, eux, peinent \u00e0 saisir le r\u00f4le exact du magistrat dont la neutralit\u00e9 proclam\u00e9e, voire la position d\u2019alliance revendiqu\u00e9e (\u00ab\u00a0<em>Je suis l\u00e0 dans votre int\u00e9r\u00eat<\/em>\u00a0\u00bb), se diluent progressivement dans les questions, les r\u00e9cusations, les incompr\u00e9hensions, les mises en doute et les fins de non-recevoir. Ceux-ci finissent alors, parfois, par se r\u00e9fugier dans la divagation, l\u2019animosit\u00e9 ou l\u2019indiff\u00e9rence\u00a0; ceux-l\u00e0 ont t\u00f4t fait de se replier derri\u00e8re la proc\u00e9dure, les certificats et les diagnostics.\r\n\r\n\u00c0 cet \u00e9gard, l\u2019incursion au c\u0153ur de l\u2019h\u00f4pital des codes, de la terminologie et surtout des personnages associ\u00e9s au syst\u00e8me p\u00e9nal (avocats et juges) participe \u00e0 brouiller les fronti\u00e8res entre la sc\u00e8ne psychiatrique et la sc\u00e8ne judiciaire, ce qui a pour effet de transformer les enjeux de l\u2019entretien. Certains patients sont confus devant une telle configuration. D\u2019autres cherchent \u00e0 se d\u00e9fendre, \u00e0 se justifier, \u00e0 minimiser afin de faire valoir leur version des faits face \u00e0 la figure d\u2019autorit\u00e9 que repr\u00e9sentent les juges, lesquels ont parfois tendance \u00e0 vouloir r\u00e9tablir la factualit\u00e9 de certains \u00e9l\u00e9ments, \u00e0 mettre leur interlocuteur face \u00e0 ses actes et \u00e0 susciter de la repentance. La nature de l\u2019entretien, pourtant explicit\u00e9e d\u2019entr\u00e9e de jeu par le juge, gagne en opacit\u00e9 \u00e0 mesure que l\u2019\u00e9change se teinte d\u2019une d\u00e9fiance mutuelle.\r\n\r\n\u00c0 l\u2019image, l\u2019empathie comme la sinc\u00e9rit\u00e9 sont bien pr\u00e9sentes dans les regards et les gestes \u2013\u00a0et, selon le juge, dans les mots\u00a0\u2013, mais elles ne cessent de se heurter \u00e0 la rigidit\u00e9 du cadre de l\u2019entretien au sein duquel se superposent et se conjuguent les normativit\u00e9s des institutions psychiatrique et judiciaire (mettant du m\u00eame coup en exergue leurs similarit\u00e9s en termes interactionnels). Le plan plus large tourn\u00e9 par une troisi\u00e8me cam\u00e9ra <em>master shot<\/em> (en sus des deux cam\u00e9ras principales assurant le champ-contrechamp) qui int\u00e8gre le patient et son avocat r\u00e9v\u00e8le d\u2019ailleurs, dirait-on, une v\u00e9ritable distance physique entre les interlocuteurs\u00a0dans l\u2019am\u00e9nagement de la salle d\u2019entretien\u00a0: il semblerait que le patient et le juge soient s\u00e9par\u00e9s par plusieurs bureaux, probablement pour garantir la protection de ce dernier. En imputant ainsi <em>a priori<\/em> une dangerosit\u00e9 au \u00ab\u00a0fou\u00a0\u00bb, la configuration spatiale elle-m\u00eame induit un cadrage p\u00e9tri de repr\u00e9sentations qui ent\u00e9rine des \u00e9tiquettes, des r\u00f4les, des postures\u00a0; bref, un <em>cadrage<\/em> sp\u00e9cifique de l\u2019interaction.\r\n\r\nIl en r\u00e9sulte une conversation troubl\u00e9e et troublante, aux antipodes d\u2019un espace d\u2019expression \u00e9galitaire, et dans laquelle une v\u00e9ritable parole peine \u00e0 \u00e9merger, repli\u00e9e qu\u2019elle est dans des discours st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s de part et d\u2019autre de la table. Car c\u2019est surtout dans le statut de la parole que se creuse le foss\u00e9. Si, au regard des films pr\u00e9c\u00e9demment convoqu\u00e9s, les images de Depardon insistent davantage sur l\u2019impuissance r\u00e9ciproque des protagonistes \u00e0 transformer la situation pr\u00e9sente, l\u2019asym\u00e9trie du rapport de pouvoir n\u2019est toutefois gu\u00e8re \u00e9vacu\u00e9e \u2013\u00a0loin s\u2019en faut. En effet, bien que ces entretiens reposent sur la n\u00e9cessit\u00e9 de surveiller la r\u00e9gularit\u00e9 des proc\u00e9dures d\u2019hospitalisation sous contrainte afin d\u2019\u00e9viter toute d\u00e9tention arbitraire, le juge se range syst\u00e9matiquement du c\u00f4t\u00e9 de la parole du psychiatre (la phrase \u00ab\u00a0<em>Vous savez, moi je ne suis pas m\u00e9decin<\/em>\u00a0\u00bb revient \u00e0 de nombreuses reprises dans la bouche des magistrats), et ce peu importe les motivations apport\u00e9es par le patient ainsi que les remarques de son avocat (l\u2019un d\u2019entre eux pointe par exemple le caract\u00e8re exp\u00e9ditif des certificats r\u00e9dig\u00e9s par le psychiatre, tandis qu\u2019un autre \u00e9pingle la pathologisation du r\u00e9cit de pers\u00e9cution de la patiente pourtant hautement plausible compte tenu de son environnement de travail \u00e0 la toxicit\u00e9 notoire).\r\n\r\nDe surcroit, \u00e0 l\u2019instar du m\u00e9decin s\u2019occupant des entretiens d\u2019admission dans <em>Titicut Follies<\/em>, le juge dispose des certificats m\u00e9dicaux et, le cas \u00e9ch\u00e9ant, des ant\u00e9c\u00e9dents judiciaires du patient. Outre quelques questions pos\u00e9es \u00e0 la personne portant sur le d\u00e9roulement de l\u2019hospitalisation et sur l\u2019\u00e9volution de son \u00e9tat, ce sont surtout ces \u00e9l\u00e9ments qui, parce qu\u2019ils sont consid\u00e9r\u00e9s comme plus l\u00e9gitimes, seront mis en \u00e9vidence au cours de l\u2019\u00e9change et serviront d\u2019appuis \u00e0 la d\u00e9cision. \u00c9gren\u00e9es les unes apr\u00e8s les autres par le magistrat (\u00ab\u00a0<em>Vous avez \u00e9t\u00e9 admis au centre hospitalier pour des troubles graves du comportement dans un contexte de schizophr\u00e9nie parano\u00efde s\u00e9v\u00e8re et r\u00e9sistante, compliqu\u00e9e par une polyaddiction [\u2026] des violences contre les soignants. On peut aussi noter des ant\u00e9c\u00e9dents judiciaires quand vous \u00e9tiez mineur<\/em>\u00a0\u00bb), l\u2019agr\u00e9gation de ces informations concourt, l\u00e0 encore, \u00e0 accabler le patient dans le but d\u2019amener ce dernier \u00e0 constater par lui-m\u00eame l\u2019\u00e9vidence\u00a0: il n\u2019est pas pr\u00eat \u00e0 sortir. Les d\u00e9s sont pip\u00e9s. Si bien que cette interaction \u00e0 sens unique ne peut avoir qu\u2019une seule issue\u00a0: s\u2019il accepte cette conclusion, il reconnait sa fragilit\u00e9 et reste d\u00e9tenu\u00a0; s\u2019il la r\u00e9cuse, il est dans le d\u00e9ni et reste d\u00e9tenu. D\u2019ailleurs, aucun d\u2019entre eux n\u2019acc\u00e8dera \u00e0 une remise en libert\u00e9 \u2013\u00a0\u00ab\u00a0<em>Merci pour votre abus de pouvoir\u00a0<\/em>\u00bb ira jusqu\u2019\u00e0 lancer l\u2019un d\u2019eux au juge prolongeant sa d\u00e9tention.\r\n\r\nLe film ne manque pas d\u2019\u00e9noncer verbalement cette part d\u2019artificialit\u00e9 de la proc\u00e9dure au cours d\u2019une s\u00e9quence, lorsqu\u2019un patient s\u2019adresse au juge, non sans provocation, pour lui demander\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Mais vous servez \u00e0 quoi alors vous\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0<em>\u00c0 rien<\/em>\u00a0\u00bb, lui r\u00e9pond laconiquement son interlocutrice. Plus loin, un autre passage atteste de la facticit\u00e9 de la situation\u00a0: apr\u00e8s le d\u00e9part de ce m\u00eame patient qui insistait vivement durant l\u2019entretien sur la n\u00e9cessit\u00e9 de contacter son p\u00e8re, le juge \u2013\u00a0ayant pris connaissance de ses ant\u00e9c\u00e9dents\u00a0\u2013 apprend \u00e0 l\u2019avocat que celui-ci a en r\u00e9alit\u00e9 \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 pour le meurtre de son p\u00e8re. Au-del\u00e0 de la dimension \u00ab\u00a0anecdotique\u00a0\u00bb de ce court \u00e9change qui vise \u00e0 souligner l\u2019\u00e9tat de confusion dans lequel se trouve le patient, c\u2019est surtout le manque d\u2019information dont dispose l\u2019avocat quant \u00e0 la trajectoire de son client qui frappe. Cette s\u00e9quence t\u00e9moigne du m\u00eame coup des difficult\u00e9s pour les personnes hospitalis\u00e9es sous contrainte \u00e0 faire valoir leurs droits, notamment par le biais d\u2019une d\u00e9fense juridique de qualit\u00e9. Car, de fait, nombreux sont ceux qui, \u00e0 d\u00e9faut de disposer de ressources ad\u00e9quates (financi\u00e8res, administratives, informationnelles, familiales, etc.), ont recours \u00e0 la prestation d\u2019avocats commis d\u2019office dont on connait les conditions d\u00e9plorables de travail, lesquelles ne permettent gu\u00e8re un investissement approfondi des dossiers.\r\n\r\nEn somme, en d\u00e9pit de la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une telle instance de contr\u00f4le en mati\u00e8re de reconnaissance des droits du patient, tout se passe comme si l\u2019institution avait d\u00e9j\u00e0 rendu son verdict par le truchement du rapport du psychiatre\u00a0\u2013\u00a0seul \u00e0 m\u00eame de <em>dire<\/em> la v\u00e9rit\u00e9 de la maladie[footnote]Foucault (M.), Le pouvoir psychiatrique. Cours au Coll\u00e8ge de France (1973-1974), Paris, Seuil-Gallimard, 2003 [1974], p.\u00a0131.[\/footnote]\u00a0\u2013\u00a0qu\u2019il s\u2019agit pour le juge <span style=\"display: inline-block; letter-spacing: .007em;\">d\u2019ent\u00e9riner<\/span> l\u00e9galement au nom de la soci\u00e9t\u00e9 sans que le patient ne puisse r\u00e9ellement acc\u00e9der \u00e0 des leviers de reconnaissance de sa parole, mise <em>de facto<\/em> en sourdine par le cadrage m\u00e9dicol\u00e9gal des interactions \u00e0 chaque \u00e9tape de la proc\u00e9dure. L\u2019absence physique du m\u00e9decin lors des \u00e9changes semble paradoxalement renforcer son pouvoir symbolique, de telle sorte que la judiciarisation de l\u2019hospitalisation sous contrainte apparaisse non pas comme une proc\u00e9dure r\u00e9gulatrice, mais bien plut\u00f4t comme une caution. Si les juges incarnent le formalisme juridique de la Loi, \u00ab\u00a0le m\u00e9decin [reste] la loi vivante de l\u2019asile\u00a0\u00bb[footnote]Castel (R.), L\u2019ordre psychiatrique. L\u2019\u00e2ge d\u2019or de l\u2019ali\u00e9nisme, Paris, Minuit, 1977, p.\u00a095.[\/footnote]. Le simulacre en quoi consistaient les th\u00e9rapies collectives de <em>Vol au-dessus d\u2019un nid de coucou<\/em> se double ici d\u2019une forme d\u2019hypocrisie sur laquelle les deux protagonistes n\u2019ont aucune prise, coinc\u00e9s qu\u2019ils sont dans les r\u00f4les que l\u2019institution leur attribue \u2013 m\u00eame si, en d\u00e9finitive, seul l\u2019un d\u2019entre eux demeurera enferm\u00e9.\r\n\r\n&nbsp;\r\n\r\n[caption id=\"attachment_81\" align=\"aligncenter\" width=\"2560\"]<img class=\"wp-image-81 size-full\" src=\"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_5-scaled.jpg\" alt=\"\" width=\"2560\" height=\"1069\" \/> Figure 5 - Raymond Depardon, 12 jours, 2017[\/caption]\r\n\r\n&nbsp;\r\n\r\n[caption id=\"attachment_82\" align=\"aligncenter\" width=\"2560\"]<img class=\"wp-image-82 size-full\" src=\"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_6-scaled.jpg\" alt=\"\" width=\"2560\" height=\"1071\" \/> Figure 6 - Raymond Depardon, 12 jours, 2017[\/caption]\r\n<h2>4. Trompe-l\u2019\u0153il<\/h2>\r\nFinalement, dans les trois films mobilis\u00e9s tout au long du pr\u00e9sent chapitre, la mise en sc\u00e8ne manich\u00e9enne de la relation soignants\/soign\u00e9s vise moins \u00e0 d\u00e9noncer un rapport de domination qu\u2019\u00e0 en identifier les conditions de possibilit\u00e9, lesquelles semblent toutes contenues dans l\u2019espace de l\u2019institution psychiatrique. Pouss\u00e9 \u00e0 son paroxysme (et parfois caricatur\u00e9), le dualisme qui nous apparait \u00e0 l\u2019\u00e9cran souligne combien la position du soignant et celle du soign\u00e9 r\u00e9pondent \u00e0 une configuration antagonique, sp\u00e9cifique \u00e0 l\u2019espace institutionnel, qui attribue \u00e0 chacun une place, un r\u00f4le et une parole qu\u2019il y a lieu d\u2019endosser pour \u00e9voluer dans ce milieu. Le cin\u00e9ma fait la part belle \u00e0 la complexit\u00e9 de la tension\u00a0\u2013\u00a0souvent conflictuelle, parfois complice[footnote]De nombreux films traitant de l\u2019asile montrent en effet des relations de \u00ab\u00a0complicit\u00e9\u00a0\u00bb ou d\u2019\u00ab\u00a0alliances\u00a0\u00bb entre les soignants et les soign\u00e9s, comme nous en avons donn\u00e9 des exemples en d\u00e9but de chapitre (cf. supra). Certains films pr\u00e9sent\u00e9s en d\u00e9tail ici comportent d\u2019ailleurs quelques sc\u00e8nes de ce genre (par exemple la participation du gardien de nuit \u00e0 la f\u00eate organis\u00e9e par Mc\u00a0Murphy dans Vol au-dessus d\u2019un nid de coucou ou les moments de rigolade entre le personnel et les patients \u00e0 la f\u00eate d\u2019anniversaire qui se tient \u00e0 Bridgewater dans Titicut Follies). Ces moments peuvent concerner la relation th\u00e9rapeutique elle-m\u00eame entre le m\u00e9decin et le patient, mais aussi la proximit\u00e9 entre le personnel infirmier et les malades, ceux-ci \u00e9tant contraints de passer beaucoup de temps ensemble au quotidien. Ce dernier cas de figure est particuli\u00e8rement int\u00e9ressant puisqu\u2019il d\u00e9peint la structure hi\u00e9rarchique de fa\u00e7on plus complexe et nuanc\u00e9e qu\u2019il n\u2019y parait, avec, par exemple, des infirmiers\/surveillants enclins \u00e0 participer aux relations souterraines de l\u2019asile (trafics, rumeurs, jeux, f\u00eates, etc.) ou \u00e0 se ranger du c\u00f4t\u00e9 des patients dans des moments d\u2019insurrection\u00a0; l\u2019un et l\u2019autre de ces groupes \u00e9tant finalement tous deux plac\u00e9s dans une position de domination par rapport aux m\u00e9decins et \u00e0 la direction.[\/footnote] \u2013 entre ces deux p\u00f4les institutionnels tels qu\u2019ils se cristallisent dans des personnages que tout oppose. Mais il y a plus : le dualisme qui structure l\u2019institution apparait de fa\u00e7on d\u2019autant plus patente qu\u2019il se loge \u00e9galement dans un d\u00e9couplage permanent entre les discours et les pratiques. De fait, ce qui frappe le plus dans les trois films mobilis\u00e9s ci-dessus, c\u2019est l\u2019ironie toute particuli\u00e8re qui, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une \u00ab tonalit\u00e9 \u00bb, les traverse de bout en bout en leur conf\u00e9rant un propos singulier ; une forme de sous-texte qui contamine toute la partition filmique mais dont on peine \u00e0 identifier les ressorts en premi\u00e8re analyse. Prenons quelques exemples.\r\n\r\nOn retrouve cette tonalit\u00e9 d\u2019abord chez Forman, qui se plait \u00e0 d\u00e9peindre \u00e0 plusieurs reprises l\u2019absurdit\u00e9 et la redondance des th\u00e9rapies collectives en insistant sur le ridicule de leur mise en sc\u00e8ne protocolaire, ainsi que sur la r\u00e9p\u00e9tition tout \u00e0 la fois chaotique[footnote]Cf. supra.[\/footnote]<a id=\"chap1fnref37\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn37\"><\/a> et assommante de leur d\u00e9roulement. Dans chaque \u00e9pisode de th\u00e9rapie de groupe, l\u2019un des personnages finit toujours par questionner implicitement ou explicitement le bien-fond\u00e9 de cette mascarade et se voit r\u00e9pondre que ces moments collectifs ont une haute valeur th\u00e9rapeutique, alors m\u00eame que Ratched profite de ces instants pour asseoir ouvertement son autorit\u00e9 sur le groupe, tant\u00f4t en contraignant les patients \u00e0 d\u00e9voiler des informations intimes ne manquant pas de susciter les moqueries des autres, tant\u00f4t en adressant une fin de non-recevoir \u00e0 chacune des demandes qui lui sont faites avec un plaisir non dissimul\u00e9. Du reste, l\u2019ensemble du film ne cesse d\u2019\u00e9pingler l\u2019inanit\u00e9 des r\u00e8gles et des pratiques institutionnelles qui ne reposent sur rien d\u2019autre que sur l\u2019entit\u00e9 abstraite, incessamment invoqu\u00e9e, qu\u2019est \u00ab\u00a0le r\u00e8glement\u00a0\u00bb, ainsi que sur des justifications m\u00e9dicales absurdes dont la teneur se r\u00e9sume \u00e0 \u00ab\u00a0c\u2019est pour le bien des patients\u00a0\u00bb sans que ces derniers ne puissent toutefois avoir leur mot \u00e0 dire\u00a0; soit ce que Goffman appelle la \u00ab\u00a0rationalisation de la servitude\u00a0\u00bb[footnote]Goffman (E.), Asiles, op.\u00a0cit., p.\u00a089-91.[\/footnote]<a id=\"chap1fnref38\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn38\"><\/a>.\r\n\r\nMais c\u2019est surtout \u00e0 travers la figure subversive de Mc\u00a0Murphy, v\u00e9ritable <em>trickster<\/em> s\u2019il en est, que Forman s\u2019attache \u00e0 se moquer de cette codification exacerb\u00e9e du quotidien[footnote]Parmi les premi\u00e8res images d\u2019ouverture du film, il faut \u00e0 cet \u00e9gard mentionner le caract\u00e8re ironique de la sc\u00e8ne o\u00f9 Mancini (Josip Elic), l\u2019un des patients de l\u2019unit\u00e9, se r\u00e9veille dans son lit, pieds et poings encha\u00een\u00e9s aux barreaux de celui-ci. La pr\u00e9sence de ces fers le privant de mouvements laisse supposer qu\u2019il pr\u00e9sente une menace pour la s\u00e9curit\u00e9 des autres r\u00e9sidents et du personnel, \u00e0 tout le moins pour sa propre int\u00e9grit\u00e9. Pourtant, l\u2019homme est habit\u00e9 par un calme olympien qu\u2019il conservera lorsque le gardien s\u2019approche pour le d\u00e9tacher, lequel ne semble pas non plus craindre quelque d\u00e9bordement \u00e0 en juger par la nonchalance avec laquelle il accomplit sa t\u00e2che. La normalisation ostentatoire de cette situation culmine avec un \u00e9change aussi laconique qu\u2019absurde\u00a0entre les deux hommes\u00a0: \u00ab\u00a0Comment te sens-tu\u00a0?\u00a0\u00bb\u00a0interroge le gardien, et Mancini, encha\u00een\u00e9 de toutes parts, de r\u00e9pondre avec le sourire \u00ab\u00a0Bien repos\u00e9\u00a0\u00bb.[\/footnote] \u00ad\u2013 d\u2019autant plus visible et rigide d\u00e8s lors qu\u2019elle est remise en cause \u2013, montrant du m\u00eame coup combien l\u2019institution se pr\u00e9sente comme une instance <em>totalitaire<\/em>, dans la mesure o\u00f9 elle place l\u2019enti\u00e8ret\u00e9 de la vie des reclus sous la coupe r\u00e9gl\u00e9e de l\u2019ordre social qui la structure dans le but premier de les \u00ab\u00a0travailler\u00a0\u00bb (comme le dit le Chef \u00e0 Mc\u00a0Murphy). Autrement dit, l\u2019enjeu pour l\u2019institution est moins th\u00e9rapeutique que politique\u00a0: il s\u2019agit de r\u00e9duire <em>a maxima<\/em> l\u2019\u00e9cart entre sa volont\u00e9 normalisatrice et les d\u00e9sirs de ses sujets, afin d\u2019\u00e9liminer toute puissance susceptible de contester son autorit\u00e9 de m\u00eame que sa l\u00e9gitimit\u00e9 et, par-l\u00e0, de mettre \u00e0 mal sa survie en insufflant des vell\u00e9it\u00e9s de s\u00e9dition parmi les gouvern\u00e9s. Et c\u2019est tout le r\u00e9pertoire des techniques coercitives et mortifiantes pour parvenir \u00e0 cette adh\u00e9sion totale que Forman nous d\u00e9plie tout au long du film\u00a0; de l\u2019inertie des rituels quotidiens au quadrillage resserr\u00e9 du r\u00e8glement, des humiliations r\u00e9p\u00e9t\u00e9es \u00e0 la perte d\u2019autonomie, de la m\u00e9dication aux \u00e9lectrochocs, jusqu\u2019\u00e0 la lobotomie qui parach\u00e8ve <em>in fine<\/em> la neutralisation de Mc\u00a0Murphy, d\u00e9sormais plong\u00e9 dans un \u00e9tat v\u00e9g\u00e9tatif ou, pour ainsi dire, pratiquement mort \u2013\u00a0assassin\u00e9 par l\u2019institution soignante (le Chef ne s\u2019y trompe pas). Si bien que de l\u2019asile con\u00e7u comme espace de \u00ab\u00a0soin \u00bb ne subsiste finalement que l\u2019image d\u2019un vaste simulacre.\r\n\r\nEnsuite avec Depardon qui, outre la particularit\u00e9 de son dispositif filmique d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9e[footnote]Cf. supra.[\/footnote], a choisi d\u2019int\u00e9grer entre les images des entretiens une s\u00e9quence singuli\u00e8re qui s\u2019apparente \u00e0 une forme de <em>disjonction<\/em> audiovisuelle (plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 une r\u00e9elle \u00ab\u00a0dissonance\u00a0\u00bb entre l\u2019image et le son telle que th\u00e9oris\u00e9e par Michel Chion)[footnote]La notion de \u00ab\u00a0dissonance audiovisuelle\u00a0\u00bb (m\u00eame si Michel Chion reconnait qu\u2019elle est, en pratique, rarement \u00ab\u00a0totale\u00a0\u00bb car la superposition produit toujours des effets cognitifs rendant la situation fonctionnelle) intervient plut\u00f4t dans des cas de disjonction volontairement radicale entre l\u2019image et le son, de sorte qu\u2019ils semblent relever d\u2019univers drastiquement oppos\u00e9s (par exemple des bruits de trafic urbain appos\u00e9s sur une image de campagne bucolique). Dans le cas pr\u00e9sent, bien qu\u2019il y ait effectivement un \u00e9cart entre ce que l\u2019image fait voir et ce que le son fait entendre, la contradiction di\u00e9g\u00e9tique demeure \u00ab\u00a0plausible\u00a0\u00bb dans la mesure o\u00f9 le contraste qu\u2019elle met en avant \u00e9pingle pr\u00e9cis\u00e9ment un genre d\u2019euph\u00e9misme que le spectateur peut s\u2019attendre \u00e0 retrouver dans ce type d\u2019institution. Cf. Chion (M.), La musique au cin\u00e9ma, Paris, Fayard, 1995, p.\u00a0205-207.[\/footnote]. <span class=\"kern\">La cam\u00e9ra s\u2019approche d\u2019une porte close au sein de l\u2019institution derri\u00e8re laquelle des cris aussi tonitruants qu\u2019inqui\u00e9tants se font entendre. Invisible car confin\u00e9e dans le hors-champ, la source sonore \u00e9voque des images mentales se rapportant \u00e0 la crise, \u00e0 la sortie de soi et \u00e0 la souffrance, contribuant au caract\u00e8re troublant de cette situation<\/span> \u00ab\u00a0acousmatique\u00a0\u00bb[footnote]L\u2019acousmate se rapporte, grosso modo, \u00e0 un son dont la source est situ\u00e9e hors-champ ou cach\u00e9e au sein du champ, de sorte que le spectateur ne puisse pas identifier de visu la personne, la situation ou l\u2019objet \u00e9metteur. Cf. Chion (M.), La voix au cin\u00e9ma, Paris, Les Cahiers du cin\u00e9ma\/L\u2019\u00c9toile, 1982, p.\u00a030-32.[\/footnote]. La cam\u00e9ra continue son rapprochement, de fa\u00e7on \u00e0 ce qu\u2019on puisse bient\u00f4t lire l\u2019\u00e9tiquette adjacente indiquant la fonction de la pi\u00e8ce : \u00ab Salon d\u2019apaisement \u00bb[footnote]Les salons d\u2019apaisement, actuellement particuli\u00e8rement en vogue en France (m\u00eame si le concept existe depuis bien longtemps sous d\u2019autres appellations), sont des espaces disponibles dans les h\u00f4pitaux psychiatriques pour les patients en crise. La pi\u00e8ce est g\u00e9n\u00e9ralement meubl\u00e9e par des objets en mousse et non-contendants pour \u00e9viter les blessures. L\u2019id\u00e9e est d\u2019\u00e9viter le recours \u00e0 la contention ou \u00e0 l\u2019isolement en proposant \u00e0 la personne de s\u2019enfermer dans la pi\u00e8ce (qui peut toutefois \u00eatre ouverte par le personnel) en attendant que la crise diminue d\u2019intensit\u00e9.[\/footnote]<a id=\"chap1fnref43\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn43\"><\/a>. Et les cris r\u00e9sonnent de plus belle tout en s\u2019intensifiant. La contradiction di\u00e9g\u00e9tique produit ainsi un d\u00e9calage explicite dans la s\u00e9quence\u00a0: derri\u00e8re la description euph\u00e9mis\u00e9e des lieux se d\u00e9voilent les coulisses de l\u2019exp\u00e9rience. Mais ce d\u00e9calage, au fond, traverse l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 des \u00e9changes en ne cessant d\u2019opposer la terminologue aseptis\u00e9e de l\u2019institution (\u00ab\u00a0<em>J\u2019autorise la poursuite de la mesure d\u2019hospitalisation [\u2026] Il faut vous stabiliser et vous soigner<\/em>\u00a0\u00bb) \u00e0 la violence qu\u2019elle produit empiriquement (\u00ab\u00a0<em>C\u2019est une violence extr\u00eame [\u2026] Quand je suis arriv\u00e9e et qu\u2019on m\u2019a contenue justement, tout de suite, vous savez combien il y avait de personnes autour de moi\u00a0? Douze\u00a0! Douze personnes pour m\u2019attacher, d\u00e9j\u00e0 pour me d\u00e9shabiller, pour me mettre un pyjama en papier [\u2026] En deux minutes je n\u2019avais plus de montre, plus rien. Et \u00e7a c\u2019est tr\u00e8s violent\u2026 Imaginez\u2026 Et je suis rest\u00e9 sto\u00efque\u00a0<\/em>\u00bb).\r\n\r\nEnfin avec Wiseman, dont l\u2019intitul\u00e9 du film, <em>Titicut Follies,<\/em> est en fait ni plus ni moins que le titre du spectacle annuel de l\u2019institution de Bridgewater jou\u00e9 sur sc\u00e8ne par les patients et soignants, anim\u00e9 par l\u2019un des gardiens, et dont les s\u00e9quences ouvrent, ferment et entrecoupent le film de fa\u00e7on \u00e0 en rythmer tout le d\u00e9roulement. Aux sc\u00e8nes de violences graves ou d\u2019humiliations r\u00e9p\u00e9t\u00e9es au sein de l\u2019asile succ\u00e8dent ainsi des images d\u2019harmonie et de complicit\u00e9, qui ne peuvent nous apparaitre que comme surjou\u00e9es, frapp\u00e9es d\u2019hypocrisie, dans lesquelles les patients et les membres du personnel endossent d\u2019autres r\u00f4les et se confondent sur les planches de l\u2019estrade o\u00f9 se joue un music-hall endiabl\u00e9[footnote]Une analyse plus pouss\u00e9e de cette construction est propos\u00e9e dans le chapitre suivant.[\/footnote]. Il en va de m\u00eame pour les images de l\u2019homme d\u00e9nutri que le m\u00e9decin s\u2019emploie \u00e0 gaver tel un animal de basse-cour (le montage parall\u00e8le alternant avec les images futures de sa d\u00e9pouille dans la chambre mortuaire)[footnote]Cf. supra.[\/footnote], avant qu\u2019on ne l\u2019observe \u00eatre reconduit jusqu\u2019\u00e0 sa cellule, traversant les couloirs enti\u00e8rement nu devant les autres d\u00e9tenus. Soit dit en passant, comme dans <em>Vol au-dessus d\u2019un nid de coucou<\/em>, l\u2019asile est ici pr\u00e9sent\u00e9 dans toute la morbidit\u00e9 que comporte son mode de gouvernement\u00a0: d\u00e9grader les personnes pour garantir leur assujettissement tout en prenant soin de les maintenir en vie, \u00e0 tout le moins biologiquement \u2013\u00a0et encore. La s\u00e9quence dont il est question se ferme d\u2019ailleurs \u00e0 la morgue, donnant \u00e0 voir l\u2019insertion du cadavre dudit patient dans un compartiment r\u00e9frig\u00e9r\u00e9 en attendant son enterrement. Puis, sans transition, Wiseman encha\u00eene sur les images festives d\u2019un anniversaire \u00e0 Bridgewater\u00a0: g\u00e2teaux, bougies, chants, jeux et blagues semblent unir patients et membres du personnel autour d\u2019une humeur r\u00e9cr\u00e9ative commune. Toute la duplicit\u00e9 de l\u2019institution se r\u00e9v\u00e8le de fa\u00e7on saillante dans cette organisation syntagmatique[footnote]Sur le \u00ab\u00a0syntagme parall\u00e8le\u00a0\u00bb, cf. Metz (C.), \u00ab\u00a0La grande syntagmatique du film narratif\u00a0\u00bb, Communications, n\u00b08 (1966), p.\u00a0120\u2011124.[\/footnote] du d\u00e9coupage, dont les \u00ab\u00a0<em>hiatus<\/em> di\u00e9g\u00e9tiques\u00a0\u00bb[footnote]Ibid., p.\u00a0121.[\/footnote] ouvrent la porte aux parall\u00e9lismes et, par suite, \u00e0 une <em>connotation<\/em> \u00e9vidente qui tient \u00e0 la redondance de motifs contradictoires. Par son montage minutieux, Wiseman se pla\u00eet \u00e0 insister en permanence sur l\u2019imposture de ces moments, ponctuant le quotidien mortif\u00e8re de l\u2019asile par des interludes festifs dont la teneur s\u2019apparente n\u00e9cessairement \u00e0 une tartuferie[footnote]Goffman \u00e9met par ailleurs l\u2019hypoth\u00e8se que l\u2019organisation de tels moments festifs permet aussi \u00e0 l\u2019institution psychiatrique d\u2019asseoir son autorit\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0le fait m\u00eame de tol\u00e9rer ces d\u00e9rogations est un signe de la puissance de l\u2019institution\u00a0\u00bb. Cf. Goffman (E.), Asiles, op. cit., p.\u00a0160.[\/footnote]<a id=\"chap1fnref48\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn48\"><\/a>, ainsi que Goffman\u00a0l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 remarqu\u00e9\u00a0:\r\n<blockquote>Une institution totalitaire peut avoir besoin de c\u00e9r\u00e9monies collectives parce qu\u2019elle est plus qu\u2019une simple organisation bureaucratique\u00a0; <em>ces c\u00e9r\u00e9monies n\u2019en sont pas moins souvent ternes, limit\u00e9es aux bonnes intentions<\/em>, parce que l\u2019institution n\u2019atteint pas aux dimensions d\u2019une v\u00e9ritable communaut\u00e9[footnote]Ibid., p.\u00a0161. Nos italiques.[\/footnote].<\/blockquote>\r\nCes gestes cin\u00e9matographiques reposent en r\u00e9alit\u00e9 sur une confrontation sciemment orchestr\u00e9e <em>dans<\/em> les s\u00e9quences et <em>entre<\/em> les s\u00e9quences. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, l\u2019image que l\u2019institution se donne d\u2019elle-m\u00eame en tant qu\u2019\u00e9tablissement de soins cens\u00e9ment attentif au bien-\u00eatre du patient\u00a0; de l\u2019autre, son fonctionnement effectif qui tient davantage de l\u2019institution \u00e0 vocation disciplinaire. C\u2019est dans l\u2019\u00e9cart incessamment renouvel\u00e9 entre ces r\u00e9alit\u00e9s que se d\u00e9ploie le propos des trois films. Pour le dire autrement, sit\u00f4t que l\u2019image \u00e9nonce les propri\u00e9t\u00e9s de l\u2019institution (ses buts, ses principes, ses logiques, ses r\u00e8gles, etc.), elle est imm\u00e9diatement, sinon <em>simultan\u00e9ment<\/em>, contredite par ce qu\u2019elle en fait voir et entendre, et <em>vice versa<\/em>. Tant et si bien que Forman, Depardon ou Wiseman s\u2019emploient m\u00e9thodiquement, chacun \u00e0 leur mani\u00e8re, \u00e0 produire des discontinuit\u00e9s entre les \u00e9nonc\u00e9s et les visibilit\u00e9s\u00a0\u2013\u00a0discontinuit\u00e9s qui constituent le rythme, <em>a fortiori<\/em> le \u00ab\u00a0ton\u00a0\u00bb de leurs films\u00a0\u2013\u00a0laissant finalement le choix au spectateur, soit du rire que suscite un si grotesque d\u00e9calage apor\u00e9tique, soit de l\u2019angoisse qui \u00e9merge de pareille b\u00e9ance.\r\n\r\nSi Deleuze avait identifi\u00e9 avec l\u2019av\u00e8nement du cin\u00e9ma parlant que la relation entre <em>visible<\/em> et <em>lisible<\/em>[footnote]Deleuze (G.), Cin\u00e9ma 2. L\u2019image-temps, Paris, Minuit, 2002 [1985], p.\u00a0298.[\/footnote] atteignait dor\u00e9navant un niveau de complexit\u00e9 accru\u00a0\u2013 inaugurant par-l\u00e0 le r\u00e9gime sp\u00e9cifique de l\u2019image cin\u00e9matographique comme potentiel faussaire \u2013, c\u2019est dans l\u2019approfondissement de leur \u00e9cart que beaucoup de cin\u00e9astes de la folie ont cherch\u00e9 \u00e0 exprimer la critique d\u2019une institution qui, enracin\u00e9e dans la duperie, trouve son fonctionnement \u00e0 rebours de ses principes. C\u2019est seulement dans cet intervalle que surgit l\u2019h\u00f4pital psychiatrique en tant que figure cin\u00e9matographique empreinte de facticit\u00e9, ou plus exactement de <em>duplicit\u00e9<\/em>\u00a0; c\u2019est dans le m\u00eame intervalle que se situent les origines g\u00e9n\u00e9alogiques du dispositif asilaire qui, \u00ab\u00a0d\u2019entr\u00e9e de jeu, nous dit Foucault, [\u2026] n\u2019est pas un \u00e9tablissement m\u00e9dical. Il est plut\u00f4t une structure semi-juridique, une sorte d\u2019entit\u00e9 administrative qui, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des pouvoirs d\u00e9j\u00e0 constitu\u00e9s, et en dehors des tribunaux, d\u00e9cide, juge et ex\u00e9cute\u00a0\u00bb[footnote]Foucault (M.), Histoire de la folie \u00e0 l\u2019\u00e2ge classique, Paris, Gallimard, 1972 [1961], p.\u00a060.[\/footnote]. En d\u2019autres termes, cette fa\u00e7on de pr\u00e9senter l\u2019asile comme un simulacre manifeste renoue finalement avec la th\u00e8se centrale de Franco Basaglia selon laquelle l\u2019espace institutionnel de la psychiatrie, dans sa forme \u00ab\u00a0classique\u00a0\u00bb, apparait comme r\u00e9gul\u00e9 par ses propres contradictions[footnote]Basaglia (F.), L\u2019institution en n\u00e9gation\u00a0: rapport sur l\u2019h\u00f4pital psychiatrique de Gorizia, Paris, Seuil, 1970.[\/footnote]<a id=\"chap1fnref52\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn52\"><\/a>, de sorte que son maintien dans le temps ne soit possible que dans la reproduction de son mensonge primordial ou, pour mieux dire, de son ambivalence originelle \u2013\u00a0entre lieu de soin proclam\u00e9 et appareil disciplinaire effectif\u00a0\u2013, et par cons\u00e9quent de la violence qui en d\u00e9coule. Et bien que le dispositif asilaire ait \u00e9videmment connu des transformations cons\u00e9quentes depuis sa naissance, la mise en exergue des similitudes entre des pratiques pourtant \u00e9loign\u00e9es de plus d\u2019un demi-si\u00e8cle (\u00e0 travers le parall\u00e8le entre <em>Titicut Follies<\/em> et <em>12\u00a0jours<\/em>) t\u00e9moigne de l\u2019inertie d\u2019une structure fondamentale qui demeure inchang\u00e9e.\r\n\r\nC\u2019est en ce sens que la tonalit\u00e9 ironique, cynique parfois, qui se d\u00e9gage des films \u00e9tudi\u00e9s, contribue \u00e0 produire une forme de <em>r\u00e9flexivit\u00e9<\/em>[footnote]Cf. Stam (R.), Reflexivity in film and literature: from Don Quixote to Jean\u2011Luc Godard, New\u2011York, Columbia University Press, 1985.[\/footnote]<a id=\"chap1fnref53\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn53\"><\/a>, dans la mesure o\u00f9 c\u2019est l\u2019institution elle-m\u00eame qui se r\u00e9fl\u00e9chit dans les images, \u00e0 travers la mise en exergue des contradictions structurelles qui la scandent, agencent son espace et ali\u00e8nent ses sujets\u00a0: \u00eatre malade mais enferm\u00e9\u00a0? \u00catre soign\u00e9 mais sous contrainte\u00a0? \u00catre soignant mais surveillant\u00a0? Devoir parler mais sans \u00eatre \u00e9cout\u00e9\u00a0? \u00c9valuer la l\u00e9gitimit\u00e9 de l\u2019hospitalisation sous contrainte sans \u00eatre m\u00e9decin\u00a0? Autant d\u2019apories qui scellent la duplicit\u00e9 de l\u2019asile, et nul autre dispositif que le cin\u00e9ma ne l\u2019aura restitu\u00e9e avec autant d\u2019acuit\u00e9, d\u2019humour et de gravit\u00e9.","rendered":"<h2>1. Occurrences et r\u00e9currences<\/h2>\n<p>Le dispositif asilaire se d\u00e9ploie dans un espace \u00e0 la fois sp\u00e9cifique et prot\u00e9iforme dont il s\u2019agit de fixer les coordonn\u00e9es. Sp\u00e9cifique car, eu \u00e9gard \u00e0 son autonomie, il r\u00e9pond \u00e0 une configuration particuli\u00e8re qui implique un enchev\u00eatrement de normes, de positions, de r\u00f4les, de hi\u00e9rarchies, de comportements et d\u2019agencements architecturaux\u00a0attach\u00e9s \u00e0 ses missions. Prot\u00e9iforme, car la forme r\u00e9sultant de la combinaison de ces \u00e9l\u00e9ments est soumise \u00e0 la variabilit\u00e9 du contexte historique, politique, social et culturel. En d\u00e9pit de ses mutations \u00e0 travers le temps, l\u2019asile a ainsi conserv\u00e9 de nombreux traits de fonctionnement issus de sa structure originelle\u00a0; une structure propre aux espaces d\u2019enfermement ou, pour reprendre un concept cher \u00e0 Erving Goffman, aux \u00ab\u00a0institutions totales\u00a0\u00bb<a class=\"footnote\" title=\"La d\u00e9finition g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019\u00ab\u00a0institution totale\u00a0\u00bb (aussi d\u00e9nomm\u00e9e \u00ab\u00a0institution totalitaire\u00a0\u00bb) nous est donn\u00e9e par Goffman d\u00e8s les premi\u00e8res pages de son c\u00e9l\u00e8bre ouvrage Asiles\" id=\"return-footnote-31-1\" href=\"#footnote-31-1\" aria-label=\"Footnote 1\"><sup class=\"footnote\">[1]<\/sup><\/a>: \u00ab\u00a0On peut d\u00e9finir une institution totalitaire (<em>total institution)<\/em> comme un lieu de r\u00e9sidence et de travail o\u00f9 un grand nombre d&rsquo;individus, plac\u00e9s dans la m\u00eame situation, coup\u00e9s du monde ext\u00e9rieur pour une p\u00e9riode relativement longue, m\u00e8nent ensemble une vie recluse dont les modalit\u00e9s sont explicitement et minutieusement r\u00e9gl\u00e9es\u00a0\u00bb. Cf. G<span class=\"smallcaps\">offman (E.),<\/span> <em>Asiles. \u00c9tudes sur la condition sociale des malades mentaux<\/em>, Paris, Minuit, <span class=\"smallcaps\">2013 [1961]<\/span>, p.\u00a041., et qui se caract\u00e9rise d\u2019abord et avant tout par sa <em>dualit\u00e9<\/em>. C\u2019est que l\u2019asile repose en effet sur un ensemble d\u2019antagonismes fondamentaux qui investissent aussi bien son \u00e9difice que les logiques relationnelles qui y ont cours, \u00e0 commencer par la distinction nette et sans \u00e9quivoque du personnel m\u00e9dical et des patients. Qu\u2019ils soient r\u00e9pertori\u00e9s comme documentaires ou comme fictions, les films mettant en sc\u00e8ne l\u2019asile psychiatrique ont rapidement int\u00e9gr\u00e9 cette sp\u00e9cificit\u00e9 de la structure institutionnelle et n\u2019ont cess\u00e9 de la mettre au travail, comme nous allons le voir tout au long du pr\u00e9sent chapitre.<\/p>\n<p>Le film <em>Dr. Dippy\u2019s Sanitarium<a class=\"footnote\" title=\"Les films mentionn\u00e9s dans cet ouvrage seront nomm\u00e9s selon leurs titres francophones pour autant que le titre original ait \u00e9t\u00e9 officiellement traduit et diffus\u00e9 comme tel. Il en va de m\u00eame pour les extraits de dialogues (traduits en fran\u00e7ais par l\u2019auteur), \u00e0 l\u2019exception des expressions et autres termes dits \u00ab\u00a0intraduisibles\u00a0\u00bb.\" id=\"return-footnote-31-2\" href=\"#footnote-31-2\" aria-label=\"Footnote 2\"><sup class=\"footnote\">[2]<\/sup><\/a><\/em> (Bitzer, 1906), court m\u00e9trage muet aux accents comiques inspir\u00e9 d\u2019une bande dessin\u00e9e qui constitue tr\u00e8s certainement la premi\u00e8re production cin\u00e9matographique traitant de la vie en institution psychiatrique, raconte l\u2019arriv\u00e9e d\u2019un nouveau gardien au sein d\u2019un asile. <span class=\"nohyphen\">L\u2019homme<\/span> entre rapidement en conflit avec des reclus r\u00e9tifs dont l\u2019hostilit\u00e9 \u00e0 son \u00e9gard le fait rapidement fuir, de sorte que s\u2019engage une intense course-poursuite dans l\u2019enceinte de l\u2019\u00e9tablissement. Le d\u00e9nouement de cette lutte nous est offert \u00e0 la faveur de l\u2019intervention du Docteur Dippy qui apaise ce petit monde au moyen d\u2019une d\u00e9gustation de tarte. V\u00e9ritable \u00ab\u00a0pionnier\u00a0\u00bb dans la mise en images de l\u2019h\u00f4pital, ce film semble d\u00e9j\u00e0 proposer une repr\u00e9sentation du psychiatre, grand ma\u00eetre de l\u2019asile, comme \u00e9tant aussi farfelu \u2013 sinon davantage \u2013 que ses propres patients<a class=\"footnote\" title=\"Sur les arch\u00e9types associ\u00e9s \u00e0 la figure du psychiatre \u00e0 travers l\u2019histoire du cin\u00e9ma, et notamment sur le geste fondateur du film Dr. Dippy\u2019s Sanitarium, cf. Gabbard (G.O.) &amp; Gabbard (K.), Psychiatry and the Cinema. Second edition, Washington D.C., American Psychiatric Press, 1999.\" id=\"return-footnote-31-3\" href=\"#footnote-31-3\" aria-label=\"Footnote 3\"><sup class=\"footnote\">[3]<\/sup><\/a>, ainsi que son nom l\u2019indique (<em>Dippy<\/em> peut en effet se traduire comme \u00ab\u00a0foufou\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0dingo\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0toqu\u00e9\u00a0\u00bb). Quelques ann\u00e9es plus tard, en 1913, Griffith r\u00e9alise <em>The House of Darkness<\/em>, racontant les tribulations d\u2019un homme intern\u00e9, agit\u00e9 et violent, qui retrouve la qui\u00e9tude aussit\u00f4t que de la musique est jou\u00e9e en sa pr\u00e9sence. Le film est rythm\u00e9 par les courses-poursuites entre l\u2019homme \u2013 qui parvient \u00e0 s\u2019\u00e9vader de l\u2019asile \u2013 et les gardiens, ainsi que par les changements radicaux de son humeur au contact d\u2019une m\u00e9lodie. Le forcen\u00e9 finit par p\u00e9n\u00e9trer dans le domicile du directeur de l\u2019h\u00f4pital et de sa femme (qui y est quant \u00e0 elle infirmi\u00e8re) pour tuer cette derni\u00e8re, avant qu\u2019elle ne d\u00e9couvre <em>in extremis<\/em> les vertus calmantes de la musique sur son assaillant. En Allemagne, l\u2019\u00e9pilogue du film <em>Le Cabinet du docteur Caligari<\/em> (Wiene, 1920) nous d\u00e9voile, non sans ambigu\u00eft\u00e9, l\u2019\u00e9tranget\u00e9 de la relation entre Caligari, psychiatre directeur d\u2019asile, et l\u2019un de ses patients, Francis, lequel identifie Caligari \u00e0 un \u00eatre sordide (un assassin qui commet ses forfaits par le biais d\u2019un somnambule sous son contr\u00f4le) apparemment issu de ses d\u00e9lires<a class=\"footnote\" title=\"Nous verrons plus tard que le film est pr\u00e9cis\u00e9ment con\u00e7u sur l\u2019ambig\u00fcit\u00e9 de sa narration conf\u00e9rant un statut incertain \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 du r\u00e9cit (Cf. Chapitre 3).\" id=\"return-footnote-31-4\" href=\"#footnote-31-4\" aria-label=\"Footnote 4\"><sup class=\"footnote\">[4]<\/sup><\/a>, tandis que <em>Le Testament du Docteur Mabuse<\/em> (Lang, 1933) fait quant \u00e0 lui reposer l\u2019enti\u00e8ret\u00e9 de son intrigue sur la manipulation hypnotique du directeur de l\u2019h\u00f4pital psychiatrique par Mabuse, lui-m\u00eame intern\u00e9 dans ladite clinique. Apr\u00e8s la guerre, <em>La Fosse aux Serpents<\/em> (Litvak, 1948) met en sc\u00e8ne l\u2019histoire de Virginia, jeune femme intern\u00e9e en proie \u00e0 des crises psychotiques. Sa trajectoire dans l\u2019\u00e9tablissement \u00e9volue de fa\u00e7on ambivalente entre, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, la sinc\u00e8re complicit\u00e9 avec son psychiatre qui finira par privil\u00e9gier une th\u00e9rapie ax\u00e9e sur la parole et, de l\u2019autre, la conflictualit\u00e9 de sa relation avec l\u2019institution, en particulier avec une infirmi\u00e8re dont l\u2019autoritarisme suscitera une r\u00e9gression de l\u2019\u00e9tat psychique de Virginia. Enfin, dans <em>La Toile d\u2019Araign\u00e9e<\/em> (1955), Minnelli d\u00e9peint un vaste brouillamini dans lequel s\u2019exprime une multitude de conflits larv\u00e9s au pr\u00e9texte d\u2019une discussion entre le personnel et les patients sur le changement des rideaux qui habillent les fen\u00eatres de l\u2019h\u00f4pital psychiatrique.<\/p>\n<p>Douze ann\u00e9es plus tard sort le premier documentaire de Frederick Wiseman, <em>Titicut Follies\u00a0<\/em>(censur\u00e9 pendant pr\u00e8s de 25\u00a0ans aux \u00c9tats-Unis), tourn\u00e9 au sein de l\u2019asile p\u00e9nitentiaire de Bridgewater dans le Massachusetts, et portant une attention toute particuli\u00e8re \u00e0 la violence avilissante du personnel \u00e0 l\u2019\u00e9gard des reclus. Dans la m\u00eame perspective, viendra ensuite <em>San Clemente<\/em> de Depardon en 1982 qui emprunte, comme Wiseman, les m\u00e9thodes du cin\u00e9ma direct pour filmer le quotidien d\u2019un \u00e9tablissement psychiatrique italien en passe de fermeture. Avec <em>Vol au-dessus d\u2019un nid de coucou<\/em> (1975), Milo\u0161 Forman signe un film pleinement structur\u00e9 autour de la tension entre les vell\u00e9it\u00e9s de r\u00e9bellion des patients entretenues par le s\u00e9ditieux Mc\u00a0Murphy d\u2019une part, et le caract\u00e8re coercitif et autoritaire du dispositif asilaire incarn\u00e9 par la froideur et la cruaut\u00e9 de l\u2019infirmi\u00e8re Ratched d\u2019autre part. L\u2019absurdit\u00e9 se substitue au conflit dans <em>Le jour des idiots<\/em> (Schroeter, 1982). Carole noue une relation empreinte de duplicit\u00e9 avec l\u2019infirmi\u00e8re en chef de l\u2019\u00e9tablissement au sein duquel elle est intern\u00e9e\u00a0; l\u2019une comme l\u2019autre se questionnent sur le sens de leur pr\u00e9sence dans cet endroit, de sorte que le film fasse la part belle \u00e0 la th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 qui impr\u00e8gne l\u2019h\u00f4pital \u2013\u00a0pr\u00e9sent\u00e9 comme un simulacre de lieu de soins\u00a0\u2013\u00a0et les r\u00f4les que chacune y occupe. <em>L\u2019arm\u00e9e des 12\u00a0singes<\/em> (Gilliam, 1995) reprend \u00e9galement cette dualit\u00e9 en mettant en sc\u00e8ne la confiance progressive d\u2019une th\u00e9rapeute dans la v\u00e9racit\u00e9 des paroles de Cole, son patient, pr\u00e9tendant venir du futur pour sauver l\u2019humanit\u00e9, alors que tous les psychiatres de l\u2019institution le jugent d\u00e9ment. Dans <em>Shutter Island<\/em> (Scorsese, 2010)<a class=\"footnote\" title=\"Les jeux de v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans cette production seront eux aussi analys\u00e9s en profondeur dans un chapitre ult\u00e9rieur (Cf. Chapitre 3).\" id=\"return-footnote-31-5\" href=\"#footnote-31-5\" aria-label=\"Footnote 5\"><sup class=\"footnote\">[5]<\/sup><\/a>, la relation entre les deux Marshals Teddy et Chuck menant une enqu\u00eate au sein d\u2019un h\u00f4pital psychiatrique de haute s\u00e9curit\u00e9 s\u2019av\u00e8re \u00eatre en r\u00e9alit\u00e9 la figuration du travail th\u00e9rapeutique de r\u00e9miniscence qui unit le Dr. Sheehan (Chuck) \u00e0 Andrew Laeddis (Teddy), lequel est effectivement intern\u00e9 dans ledit h\u00f4pital. Plus r\u00e9cemment encore, le documentaire de Depardon, <em>12\u00a0Jours<\/em> (2017), nous montre une succession d\u2019entretiens, ou plut\u00f4t de face-\u00e0-face, film\u00e9s en champ-contrechamp entre des patients de la clinique du Vinatier et plusieurs juges des libert\u00e9s et de la d\u00e9tention, afin que ces derniers statuent sur le prolongement ou l\u2019arr\u00eat de la mesure d\u2019hospitalisation sous contrainte.<\/p>\n<p>Loin d\u2019\u00eatre exhaustive, la pr\u00e9sente \u00e9num\u00e9ration pourrait continuer sur des dizaines de pages encore. Cette abondance montre combien l\u2019espace de l\u2019institution psychiatrique, tel qu\u2019il est donn\u00e9 \u00e0 voir dans de nombreuses productions, repose sur une structure duale et antagoniste qui n\u2019a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre mise en sc\u00e8ne tout au long de l\u2019histoire du cin\u00e9ma. Erving Goffman a d\u2019ailleurs montr\u00e9 combien cette dualit\u00e9 constitue la caract\u00e9ristique fondamentale du fonctionnement de toute\u00a0institution totale\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Les institutions totalitaires \u00e9tablissent un foss\u00e9 infranchissable entre le groupe restreint des dirigeants et la masse des personnes dirig\u00e9es [\u2026] Les \u00e9changes entre ces deux groupes sont des plus restreints. La distance qui les s\u00e9pare est immense et le plus souvent impos\u00e9e par l\u2019institution [\u2026] Toutes ces limitations de contact entretiennent l\u2019image st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e et antagoniste que chaque groupe se forme de l\u2019autre. Deux univers sociaux et culturels se constituent c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, avec quelques points de contact officiels, mais sans interp\u00e9n\u00e9tration<a class=\"footnote\" title=\"Goffman (E.), Asiles, op.\u00a0cit., p.\u00a049-51.\" id=\"return-footnote-31-6\" href=\"#footnote-31-6\" aria-label=\"Footnote 6\"><sup class=\"footnote\">[6]<\/sup><\/a>.<\/p><\/blockquote>\n<p>Dans chacun des films list\u00e9s ci-dessus, la di\u00e9g\u00e8se prend appui sur les relations qui tissent ce \u00ab\u00a0couple indissociable\u00a0\u00bb<a class=\"footnote\" title=\"Ibid., p.\u00a049.\" id=\"return-footnote-31-7\" href=\"#footnote-31-7\" aria-label=\"Footnote 7\"><sup class=\"footnote\">[7]<\/sup><\/a><a id=\"chap1fnref7\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn7\"><\/a>, lesquelles, bien qu\u2019elles puissent s\u2019instaurer sous diverses modalit\u00e9s (emprise, soumission, conflit, tyrannie, complicit\u00e9\u2026), s\u2019inscrivent en tous les cas dans des rapports de pouvoir dont le cin\u00e9ma a cherch\u00e9 \u00e0 explorer la complexit\u00e9\u00a0; rapports que nous allons d\u00e9sormais analyser modestement \u00e0 notre tour. Pour ce faire, seront mobilis\u00e9s trois films embl\u00e9matiques qui s\u2019emploient \u00e0 mettre en images cette configuration dichotomique de l\u2019espace institutionnel, telle qu\u2019elle se forme et se d\u00e9forme au gr\u00e9 des interactions entre les protagonistes. \u00c0 des fins de clart\u00e9 comme de pertinence, un certain nombre de productions seront ici laiss\u00e9es de c\u00f4t\u00e9, mais seront convoqu\u00e9es dans les chapitres ult\u00e9rieurs de cet ouvrage.<\/p>\n<h2>2. Corps soignant et corps soign\u00e9s<\/h2>\n<p>Si le premier film de Frederick Wiseman, <em>Titicut Follies,<\/em> fut censur\u00e9 peu de temps apr\u00e8s sa sortie en 1967<a class=\"footnote\" title=\"En janvier 1968, quelques mois apr\u00e8s sa sortie, le juge Harry Kalus, appuy\u00e9 par Elliot Richardson, lieutenant-gouverneur du Massachusetts, qualifie le film de \u00ab\u00a0fatras de s\u00e9quences\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0cauchemar d\u2019obsc\u00e9nit\u00e9s macabres\u00a0\u00bb mettant brutalement en sc\u00e8ne la \u00ab\u00a0d\u00e9gradation humaine\u00a0\u00bb, tout en d\u00e9non\u00e7ant l\u2019absence d\u2019indications sonores ou \u00e9crites qui auraient d\u00fb, selon lui, accompagner les images. Si Wiseman a obtenu une autorisation de la part des d\u00e9tenus et des membres du personnel quant \u00e0 la diffusion du film, le juge ordonne n\u00e9anmoins sa censure dans tout l\u2019\u00c9tat du Massachusetts (et partout ailleurs puisque Wiseman est un citoyen de l\u2019\u00c9tat en question) et pr\u00e9conise m\u00eame la destruction des bobines en pr\u00e9textant une atteinte \u00e0 l\u2019int\u00e9grit\u00e9 morale, \u00e0 la dignit\u00e9 et \u00e0 l\u2019intimit\u00e9 des personnes film\u00e9es. Finalement, la Cour d\u2019appel s\u2019en tiendra \u00e0 interdire sa diffusion en dehors de tout cadre professionnel ou scolaire, faisant de Titicut Follies l\u2019un des premiers films \u00e9tasuniens interdit pour des raisons autres que \u00ab\u00a0politiques\u00a0\u00bb (atteinte \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 nationale) ou \u00ab\u00a0morales\u00a0\u00bb (pornographie ou obsc\u00e9nit\u00e9). Vingt-trois ans plus tard, en 1991, la plupart des d\u00e9tenus film\u00e9s en 1966 sont d\u00e9sormais d\u00e9c\u00e9d\u00e9s. En cons\u00e9quence, la censure est lev\u00e9e par le juge Andrew Meyer \u00e0 condition que Wiseman ajoute un avertissement stipulant que \u00ab\u00a0Des changements et am\u00e9liorations ont eu lieu \u00e0 Bridgewater depuis 1966\u00a0\u00bb. Cf. Walker (J.), \u00ab\u00a0Let the Viewer Decide: Documentarian Frederick Wiseman on free speech, complexity, and the trouble with Michael Moore\u00a0\u00bb, Reason, n\u00b039 (2007), p.\u00a050-54.\" id=\"return-footnote-31-8\" href=\"#footnote-31-8\" aria-label=\"Footnote 8\"><sup class=\"footnote\">[8]<\/sup><\/a>, c\u2019est parce qu\u2019il exposait sans ambages la violence des traitements inflig\u00e9s aux d\u00e9tenus par le personnel de l\u2019\u00e9tablissement m\u00e9dico-p\u00e9nitentiaire de Bridgewater et, par-l\u00e0, l\u2019\u00e9tat d\u00e9plorable du monde asilaire aux \u00c9tats-Unis, laissant libre cours aux pratiques les plus d\u00e9gradantes. Les reclus y apparaissent bien souvent habill\u00e9s de guenilles, partiellement d\u00e9v\u00eatus, quand ils ne sont pas compl\u00e8tement d\u00e9nud\u00e9s (sous pr\u00e9texte d\u2019un risque suicidaire, mais aussi parce que les gardiens rechignent \u00e0 changer les v\u00eatements sales et souill\u00e9s des d\u00e9tenus incontinents ou avec des probl\u00e8mes d\u2019hygi\u00e8ne)<a class=\"footnote\" title=\"Wiseman lui-m\u00eame explique cet \u00e9tat de fait au cours de l\u2019entretien consign\u00e9 dans le livret qui accompagne l\u2019\u00e9dition fran\u00e7aise du film \u00e9dit\u00e9e et distribu\u00e9e par Blaq Out.\" id=\"return-footnote-31-9\" href=\"#footnote-31-9\" aria-label=\"Footnote 9\"><sup class=\"footnote\">[9]<\/sup><\/a>. La cam\u00e9ra de Wiseman s\u2019attarde avec insistance sur ces corps abim\u00e9s, d\u00e9chus et meurtris. Leur mise \u00e0 nu est totale lors des fouilles int\u00e9grales pratiqu\u00e9es par les gardiens\u00a0; elle est symbolique lorsqu\u2019un psychiatre \u00e9num\u00e8re sans m\u00e9nagement, devant son patient, l\u2019historique des multiples comportements d\u00e9viants auxquels celui-ci s\u2019est livr\u00e9, sans manquer d\u2019insister sur des d\u00e9tails les plus sordides et donc les plus moralement r\u00e9pr\u00e9hensibles.<\/p>\n<p>Mais contrairement \u00e0 ce qui a souvent \u00e9t\u00e9 dit, l\u2019int\u00e9r\u00eat de <em>Titicut Follies<\/em> r\u00e9side moins dans la r\u00e9v\u00e9lation scandaleuse de la cruaut\u00e9 associ\u00e9e au pouvoir discr\u00e9tionnaire du personnel de l\u2019institution sur les malades (apr\u00e8s tout, les m\u00e9decins et gardiens se savaient film\u00e9s) que dans la pr\u00e9sentation minutieuse du r\u00e9pertoire des pratiques humiliantes, infantilisantes voire r\u00e9ifiantes qui, tels des rituels quotidiennement r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, remplissent la double fonction de r\u00e9affirmer l\u2019asym\u00e9trie relationnelle entre le personnel et les reclus, tout en contribuant \u00e0 rendre les corps plus dociles et mall\u00e9ables. Autrement dit, s\u2019il est tentant de consid\u00e9rer les membres du personnel comme des monstres, beaucoup plus pr\u00e9occupante est la constatation que fait le film de la nonchalance avec laquelle ils accomplissent leur besogne, car elle t\u00e9moigne du m\u00eame coup de pratiques qui rel\u00e8vent davantage de la norme que de l\u2019exception, de la banalit\u00e9 institutionnelle que du sadisme d\u00e9lib\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p>En ce sens, le film donne \u00e0 voir combien l\u2019espace institutionnel transforme les corps dont il se saisit en mobilisant une s\u00e9rie de\u00a0techniques que Goffman nomme \u00ab\u00a0techniques de mortification\u00a0\u00bb<a class=\"footnote\" title=\"Goffman (E.), Asiles, op.\u00a0cit., p.\u00a056-78.\" id=\"return-footnote-31-10\" href=\"#footnote-31-10\" aria-label=\"Footnote 10\"><sup class=\"footnote\">[10]<\/sup><\/a> \u2013\u00a0telles que l\u2019\u00ab\u00a0isolement\u00a0\u00bb (enfermement dans un espace clos), les \u00ab\u00a0c\u00e9r\u00e9monies d\u2019admission\u00a0\u00bb (compilation des ant\u00e9c\u00e9dents m\u00e9dicaux et le cas \u00e9ch\u00e9ant judiciaires du patient), le \u00ab\u00a0d\u00e9pouillement\u00a0\u00bb (remplacement des effets personnels par une tenue uniformis\u00e9e et des objets de s\u00e9rie), la \u00ab\u00a0d\u00e9gradation de l\u2019image de soi\u00a0\u00bb (brimades, humiliations, exigences de d\u00e9f\u00e9rence et violences physiques) \u2013,\u00a0qui requi\u00e8rent l\u2019instauration de rapports de domination soutenus par des justifications morales (\u00ab\u00a0<em>Vous avez abus\u00e9 d\u2019une fillette<\/em> \u00bb), m\u00e9dicales (\u00ab\u00a0<em>Les tests psychologiques prouvent sa parano\u00efa\u00a0<\/em>\u00bb) ou th\u00e9rapeutiques (\u00ab\u00a0<em>On est ici pour vous aider\u00a0<\/em>\u00bb). Ces proc\u00e9dures tendent \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer un ph\u00e9nom\u00e8ne de \u00ab\u00a0d\u00e9personnalisation\u00a0\u00bb<a class=\"footnote\" title=\"Ibid., p.\u00a078-86.\" id=\"return-footnote-31-11\" href=\"#footnote-31-11\" aria-label=\"Footnote 11\"><sup class=\"footnote\">[11]<\/sup><\/a><a id=\"chap1fnref11\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn11\"><\/a>, dont l\u2019aboutissement recherch\u00e9 sur le reclus consiste dans une perte d\u2019autonomie, une r\u00e9pression de ses propres d\u00e9sirs, une attitude soumise, une incorporation de l\u2019autorit\u00e9\u00a0; bref, dans son assujettissement total et complet \u00e0 l\u2019institution.<\/p>\n<p>L\u2019une des sc\u00e8nes les plus marquantes \u00e0 cet \u00e9gard est sans aucun doute le recours \u00e0 l\u2019alimentation forc\u00e9e\u00a0: un psychiatre enduit un tube de vaseline avant de l\u2019ins\u00e9rer dans le nez d\u2019un patient rachitique refusant de se nourrir, pour ensuite y d\u00e9verser un liquide nutritif. Imperturbable, le m\u00e9decin continue de fumer sa cigarette en manipulant le corps squelettique et la sonde nasale avec la m\u00eame fermet\u00e9, sans manquer d\u2019agr\u00e9menter son geste de traits d\u2019humour (\u00ab\u00a0<em>Un peu de whisky maintenant\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb) et de commentaires infantilisants (\u00ab\u00a0<em>Bon patient, tr\u00e8s bon patient<\/em>\u00a0\u00bb). La cam\u00e9ra de Wiseman parcourt lentement le corps de l\u2019homme, de la t\u00eate aux pieds, et retour\u00a0; de son visage impassible au milieu duquel s\u2019enfonce le tuyau nutritif par les naseaux, jusqu\u2019\u00e0 ses jambes immobiles, maintenues par deux gardiens, en passant par son tronc \u00e9maci\u00e9 dont les mouvements saccad\u00e9s de respiration nous rappellent que cette op\u00e9ration morbide s\u2019effectue sur un \u00eatre qui, s\u2019il semble inanim\u00e9, n\u2019en reste pas moins vivant.<\/p>\n<p>Durant le plan-s\u00e9quence, l\u2019un des gardiens s\u2019occupant de tenir les pieds de l\u2019homme se tourne vers l\u2019objectif et le fixe laconiquement durant un bref instant. Conjugu\u00e9e au dispositif filmique de type\u00a0cam\u00e9ra \u00e9paule et \u00e0 la focale \u00e0 \u00e9chelle optique humaine, la franchise de ce regard cam\u00e9ra cr\u00e9e les conditions d\u2019\u00e9mergence d\u2019une r\u00e9flexivit\u00e9 accrue du dispositif comme de la personne de l\u2019op\u00e9rateur et, par cons\u00e9quent, d\u2019une subjectivit\u00e9 in\u00e9dite\u00a0qui propulse le public dans la posture de l\u2019observateur direct\u00a0: \u00ab\u00a0le point de vue de la cam\u00e9ra se confond avec le regard d\u2019un personnage, r\u00e9duisant alors consid\u00e9rablement la distance entre le spectateur et les \u00e9v\u00e9nements du film\u00a0\u00bb<a class=\"footnote\" title=\"Lenay (A.), \u00ab\u00a0Le regard-cam\u00e9ra : variations de distances\u00a0\u00bb, R\u00e9el-virtuel, n\u00b05 (2016), p.\u00a04..\" id=\"return-footnote-31-12\" href=\"#footnote-31-12\" aria-label=\"Footnote 12\"><sup class=\"footnote\">[12]<\/sup><\/a> Durant ce court moment, le quatri\u00e8me mur est suspendu. Saisis par les yeux de ce gardien dont la profondeur de la pupille, v\u00e9ritable trou noir, contracte instantan\u00e9ment le temps, nous voici catapult\u00e9s au c\u0153ur m\u00eame de la violence normalis\u00e9e de Bridgewater, en tant que t\u00e9moins de l\u2019Histoire ou peut-\u00eatre en tant que simples voyeurs indiscrets<a class=\"footnote\" title=\"\u00ab\u00a0Lorsque le regard cam\u00e9ra intervient, la distance est effectivement r\u00e9\u00e9valu\u00e9e, le spectateur est repouss\u00e9, renvoy\u00e9 \u00e0 son voyeurisme, mais toujours \u00e0 l'int\u00e9rieur de l'histoire\u00a0\u00bb (ibid.).\" id=\"return-footnote-31-13\" href=\"#footnote-31-13\" aria-label=\"Footnote 13\"><sup class=\"footnote\">[13]<\/sup><\/a>. Si la r\u00e9flexivit\u00e9 de cette s\u00e9quence la rend saisissante, le choix d\u2019ins\u00e9rer ces images au sein d\u2019un montage parall\u00e8le \u2013 l\u2019une des rares occurrences de cette technique au sein de la filmographie de Wiseman \u2013, alternant entre les plans de l\u2019intubation contrainte du patient et ceux de la mise en bi\u00e8re de sa d\u00e9pouille quelques semaines plus tard, en renforce la gravit\u00e9. Le principe du \u00ab syntagme parall\u00e8le \u00bb<a class=\"footnote\" title=\"Metz (C.), \u00ab\u00a0La grande syntagmatique du film narratif\u00a0\u00bb, Communications, n\u00b08 (1966), p.\u00a0121.\" id=\"return-footnote-31-14\" href=\"#footnote-31-14\" aria-label=\"Footnote 14\"><sup class=\"footnote\">[14]<\/sup><\/a> d\u00e9ploie ici toute sa puissance\u00a0: les corps film\u00e9s par Wiseman ne sont au fond <em>plus rien que<\/em> des corps d\u2019individus \u00ab\u00a0d\u00e9pouill\u00e9s\u00a0\u00bb<a class=\"footnote\" title=\"Goffman (E.), Asiles, op.\u00a0cit., p.\u00a061.\" id=\"return-footnote-31-15\" href=\"#footnote-31-15\" aria-label=\"Footnote 15\"><sup class=\"footnote\">[15]<\/sup><\/a><a id=\"chap1fnref15\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn15\"><\/a> sur lesquels s\u2019exerce le pouvoir coercitif de l\u2019institution \u00addont la seule sortie possible semble \u00eatre la mort.<\/p>\n<p>Mais il faut \u00e9galement mentionner la s\u00e9quence de l\u2019entretien d\u2019admission\u00a0\u2013 rituel hautement privil\u00e9gi\u00e9 par l\u2019institution pour asseoir d\u2019embl\u00e9e son autorit\u00e9 au moyen de pratiques humiliantes\u00a0\u2013\u00a0au cours duquel de nouveaux patients se voient questionner non seulement sur une s\u00e9rie de th\u00e9matiques intimes dont on peine \u00e0 saisir l\u2019int\u00e9r\u00eat m\u00e9dical tant le psychiatre y va de ses commentaires r\u00e9probateurs (\u00ab\u00a0<em>Combien de fois vous masturbez-vous par jour\u2009? Trois fois c\u2019est trop<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0<em>Avez-vous eu des comportements homosexuels\u00a0? Je suppose que oui\u00a0<\/em>\u00bb), mais aussi sur son pass\u00e9 et les raisons qui l\u2019ont amen\u00e9 \u00e0 Bridgewater. Bien entendu, le m\u00e9decin dispose d\u00e9j\u00e0 de toutes ces informations gr\u00e2ce au dossier m\u00e9dical et judiciaire du patient, ainsi qu\u2019on peut le voir lorsqu\u2019il \u00e9num\u00e8re successivement les diff\u00e9rentes condamnations et les rapports cliniques ant\u00e9rieurs sur un ton t\u00e9l\u00e9graphique pendant pr\u00e8s d\u2019une minute, comme pour mieux accabler son interlocuteur devant cet \u00e9difice d\u2019\u00e9tiquettes et de verdicts\u00a0; v\u00e9ritable <em>curriculum vit\u00e6<\/em> dont la conclusion est sans appel\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Et vous pensez toujours que vous \u00eates un homme normal\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Comme le mentionne Goffman, le dossier du patient a pour r\u00f4le essentiel de \u00ab\u00a0d\u00e9crire les manifestations de la \u201cmaladie\u201d, de montrer que l\u2019on a bien fait de l\u2019interner et que l\u2019on fait bien de le garder enferm\u00e9\u00a0\u00bb<a class=\"footnote\" title=\"Ibid., p.\u00a0211.\" id=\"return-footnote-31-16\" href=\"#footnote-31-16\" aria-label=\"Footnote 16\"><sup class=\"footnote\">[16]<\/sup><\/a>. Aussi les questions sur le pass\u00e9 du patient apparaissent-elles compl\u00e8tement superflues. C\u2019est que ce rituel vise avant tout \u00e0 mettre le patient \u00ab\u00a0face \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb, en lui refusant toute possibilit\u00e9 de r\u00e9inventer sa trajectoire biographique\u00a0\u2013\u00a0comme tout un chacun y a recours <em>via<\/em> son \u00ab\u00a0identit\u00e9 narrative\u00a0\u00bb<a class=\"footnote\" title=\"Cf. Ricoeur (P.), Soi-m\u00eame comme un autre, Paris, Seuil, 1990.\" id=\"return-footnote-31-17\" href=\"#footnote-31-17\" aria-label=\"Footnote 17\"><sup class=\"footnote\">[17]<\/sup><\/a>\u00a0\u2013\u00a0pour occulter ou minimiser des p\u00e9riodes de sa vie qui ne lui permettent pas de se pr\u00e9senter en toute dignit\u00e9. Chaque \u00e9l\u00e9ment erron\u00e9, falsifi\u00e9 ou oubli\u00e9 est alors <em>illico<\/em> \u00e9pingl\u00e9 par le m\u00e9decin qui se fait un plaisir de lui rappeler les faits dans le d\u00e9tail. \u00c0 travers cet entretien s\u2019op\u00e8re ainsi une premi\u00e8re destruction de \u00ab\u00a0l\u2019image de soi\u00a0\u00bb que le patient tente de maintenir devant autrui par la r\u00e9organisation de son r\u00e9cit de vie \u00ab\u00a0et chaque fois qu\u2019il agit ainsi, il est de l\u2019int\u00e9r\u00eat du personnel surveillant aussi bien que de celui des psychiatres de ruiner ces r\u00e9cits\u00a0\u00bb<a class=\"footnote\" title=\"Goffman (E.), Asiles, op.\u00a0cit., p.\u00a0218.\" id=\"return-footnote-31-18\" href=\"#footnote-31-18\" aria-label=\"Footnote 18\"><sup class=\"footnote\">[18]<\/sup><\/a>. Ce rituel inaugure en quelque sorte le processus de la \u00ab\u00a0d\u00e9gradation hospitali\u00e8re\u00a0\u00bb<a class=\"footnote\" title=\"Ibid., p.\u00a0223.\" id=\"return-footnote-31-19\" href=\"#footnote-31-19\" aria-label=\"Footnote 19\"><sup class=\"footnote\">[19]<\/sup><\/a><a id=\"chap1fnref19\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn19\"><\/a> qui se prolongera avec les multiples techniques list\u00e9es ci-dessus.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<figure id=\"attachment_77\" aria-describedby=\"caption-attachment-77\" style=\"width: 2560px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-77 size-full\" src=\"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_1-scaled.jpg\" alt=\"\" width=\"2560\" height=\"1932\" srcset=\"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_1-scaled.jpg 2560w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_1-300x226.jpg 300w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_1-1024x773.jpg 1024w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_1-768x580.jpg 768w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_1-1536x1159.jpg 1536w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_1-2048x1546.jpg 2048w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_1-65x49.jpg 65w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_1-225x170.jpg 225w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_1-350x264.jpg 350w\" sizes=\"auto, (max-width: 2560px) 100vw, 2560px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-77\" class=\"wp-caption-text\">Figure 1 \u2013 Frederick Wiseman, Titicut Follies, 1967<\/figcaption><\/figure>\n<p>Milo\u0161 Forman fut profond\u00e9ment marqu\u00e9 par <em>Titicut Follies<\/em>. Tant et si bien qu\u2019il tiendra \u00e0 ce que toute l\u2019\u00e9quipe de <em>Vol au-dessus d\u2019un nid de coucou<\/em> le visionne \u00e0 plusieurs reprises en amont du tournage pour s\u2019impr\u00e9gner des logiques propres \u00e0 l\u2019institution psychiatrique. Ceci dit, bien que Forman s\u2019attache lui aussi \u00e0 d\u00e9crire les relations de pouvoir qui traversent l\u2019h\u00f4pital, la violence y est plut\u00f4t montr\u00e9e dans sa forme larv\u00e9e, du moins dans le premier temps du film. Ainsi, les premi\u00e8res sc\u00e8nes de <em>Vol au-dessus d\u2019un nid de coucou<\/em> d\u00e9peignent, au rythme de la bande-son ent\u00eatante compos\u00e9e par Jack Nitzsche, la routine matinale de l\u2019h\u00f4pital o\u00f9 se d\u00e9roulera le reste de l\u2019intrigue (Randal Mc\u00a0Murphy, jou\u00e9 par Jack Nicholson, n\u2019est alors pas encore arriv\u00e9). On y voit des patients enti\u00e8rement soumis aux r\u00e8gles de l\u2019institution ainsi qu\u2019aux ordres du personnel. Au niveau de l\u2019habillement, d\u2019abord, puisque tous les reclus arborent la m\u00eame tenue obligatoire\u00a0\u2013\u00a0<em>uniformisation<\/em> s\u2019il en est\u00a0\u2013\u00a0constitu\u00e9e d\u2019un pantalon et d\u2019un teeshirt, amples et blancs, dont l\u2019ajustement sommaire aux physiques particuliers laisse deviner l\u2019unique taille disponible.<\/p>\n<p>Au niveau des comportements, ensuite, car l\u2019ensemble des gestes des patients semble r\u00e9pondre m\u00e9caniquement \u00e0 un protocole int\u00e9rioris\u00e9, notamment dans la s\u00e9quence de la prise de m\u00e9dicaments o\u00f9 ceux-ci s\u2019alignent en rang d\u2019oignons sit\u00f4t que le signal de l\u2019infirmi\u00e8re retentit dans les haut-parleurs\u00a0: \u00ab\u00a0<em>M\u00e9dicaments\u00a0!<\/em>\u00a0\u00bb. Tous doivent ex\u00e9cuter l\u2019ingestion de leur traitement sous les yeux du personnel. L\u2019un d\u2019entre eux est m\u00eame tenu d\u2019ouvrir la bouche pour que la pilule lui soit directement d\u00e9pos\u00e9e sur la langue, probablement afin de d\u00e9samorcer tout stratag\u00e8me de feinte ou de simulation. Le plus troublant dans ces sc\u00e8nes est l\u2019absence de contrainte imm\u00e9diatement physique. Tout se passe comme si les patients participaient activement \u00e0 ces curieux rituels sans \u00e9mettre la moindre r\u00e9sistance. Et Forman d\u2019insister particuli\u00e8rement sur ce point durant une s\u00e9quence\u00a0courte mais \u00f4 combien significative\u00a0: un plan montre celui qu\u2019on appelle Chef (Will Sampson) faisant la file pour recevoir son traitement. Sa carrure et sa taille impressionnantes ne laissent aucun doute sur sa force hercul\u00e9enne, si bien qu\u2019il d\u00e9borde le cadre, contrairement \u00e0 ses cod\u00e9tenus. Lorsque vient son tour, sa moue suivie de son immobilit\u00e9 laissent percevoir une r\u00e9ticence. Le jeune gardien, plut\u00f4t petit et maigrelet (qui peine \u00e0 entrer dans le cadre tant le corps du Chef ne lui laisse aucune place), saisit alors son bras et l\u2019am\u00e8ne sans peine devant le comptoir de distribution, et ce malgr\u00e9 la diff\u00e9rence flagrante entre les physiques des deux hommes.<\/p>\n<p>Ces sc\u00e8nes (et bien d\u2019autres encore) ne montrent gu\u00e8re une interaction entre des individus \u00e0 l\u2019issue incertaine et sur un plan <em>a priori<\/em> \u00e9galitaire, mais bien plut\u00f4t l\u2019effectuation <em>dans<\/em> et <em>entre<\/em> les corps du rapport social g\u00e9n\u00e9ral qui structure l\u2019institution psychiatrique. En d\u2019autres termes, ce sont les semaines et mois pass\u00e9s dans l\u2019h\u00f4pital \u00e0 endurer une multitude de pratiques d\u00e9gradantes qui contraignent le Chef \u00e0 courber l\u2019\u00e9chine. Parall\u00e8lement, c\u2019est la position du gardien au sein de l\u2019institution qui investit celui-ci d\u2019une autorit\u00e9. Cette derni\u00e8re l\u2019\u00ab\u00a0augmente\u00a0\u00bb d\u2019une force suffisante pour diriger d\u2019un simple geste un colosse du double de son poids qui n\u2019aurait aucun mal \u00e0 le r\u00e9duire en pi\u00e8ce, comme le montrera une s\u00e9quence ult\u00e9rieure o\u00f9 le Chef soul\u00e8ve et ma\u00eetrise sans peine un gardien s\u2019en prenant \u00e0 Mc\u00a0Murphy, au point que l\u2019intervention de trois autres intendants soit requise pour l\u2019immobiliser.<\/p>\n<p>De m\u00eame, c\u2019est son statut d\u2019infirmi\u00e8re en chef qui conf\u00e8re \u00e0 Miss Ratched (Louise Fletcher) une emprise maternelle particuli\u00e8rement tordue sur Billy (Brad Dourif), \u00e0 qui elle ne cesse de s\u2019adresser comme \u00e0 un enfant (\u00ab\u00a0<em>Qu\u2019est-ce que ta m\u00e8re va dire\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0<em>Tu aurais d\u00fb y r\u00e9fl\u00e9chir avant\u00a0<\/em>\u00bb), tout \u00e0 la fois capable de le r\u00e9conforter dans ses angoisses, le r\u00e9compenser en cas de bon comportement et l\u2019humilier devant les autres\u00a0; tant\u00f4t en le for\u00e7ant \u00e0 raconter lors d\u2019un groupe de parole les d\u00e9tails de ses \u00e9checs amoureux qui l\u2019ont conduit\u00a0\u00e0 plusieurs tentatives de suicide, tant\u00f4t en divulguant et en manipulant des informations intimes sur sa trajectoire collect\u00e9es aupr\u00e8s de sa m\u00e8re sans son assentiment. Goffman \u00e9pingle d\u2019ailleurs cette derni\u00e8re pratique de \u00ab\u00a0divulgation\u00a0\u00bb comme un instrument suppl\u00e9mentaire de d\u00e9gradation de l\u2019image de soi\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>En r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, les h\u00f4pitaux psychiatriques font syst\u00e9matiquement circuler sur chaque malade les renseignements que celui-ci s\u2019efforce de garder cach\u00e9s et que l\u2019on utilise quotidiennement, d\u2019une mani\u00e8re plus ou moins pouss\u00e9e, pour lui clore le bec [\u2026] Si, au cours d\u2019une s\u00e9ance de th\u00e9rapie de groupe, il avance sa propre version de la situation dans laquelle il se trouve, le th\u00e9rapeute, par ses questions, tente de lui ouvrir les yeux sur les fausses raisons par lesquelles il essaie de sauver la face et le pousse \u00e0 adopter une interpr\u00e9tation qui fait de lui la seule personne \u00e0 bl\u00e2mer et la seule qui doive changer<a class=\"footnote\" title=\"Ibid., p.\u00a0217-218.\" id=\"return-footnote-31-20\" href=\"#footnote-31-20\" aria-label=\"Footnote 20\"><sup class=\"footnote\">[20]<\/sup><\/a>.<\/p><\/blockquote>\n<p>C\u2019est justement le rapport d\u2019autorit\u00e9 et d\u2019emprise entre ces deux personnages, Billy et Ratched, qui scelle la fin du film. Le lendemain de la f\u00eate clandestine organis\u00e9e par les patients dans l\u2019h\u00f4pital, Ratched arrive sur les lieux. Outre les bouteilles d\u2019alcool vides et le capharna\u00fcm qui t\u00e9moignent d\u2019une soir\u00e9e plus qu\u2019anim\u00e9e, elle d\u00e9couvre le jeune Billy nu, couch\u00e9 dans un lit aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019une jeune femme ext\u00e9rieure \u00e0 l\u2019asile que Mc\u00a0Murphy a fait entrer la veille. Billy s\u2019empresse de remettre son uniforme avant d\u2019essayer de rendre des comptes \u00e0 l\u2019infirmi\u00e8re Ratched. Cette derni\u00e8re le toise d\u2019un regard autoritaire\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Tu n\u2019as pas honte\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb. Pour la premi\u00e8re fois du film, Billy se confronte \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 de l\u2019infirmi\u00e8re en chef (devant les autres reclus et membres du personnel qui plus est) et r\u00e9pond par la n\u00e9gative en soutenant son regard, ce qui lui vaut une salve d\u2019applaudissements de la part de ses cong\u00e9n\u00e8res. Bien plus, son b\u00e9gaiement intempestif semble avoir cess\u00e9. Pendant un court instant, Billy change de statut\u00a0: il n\u2019est plus l\u2019enfant timide et taciturne qui nous a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 \u00e0 voir tout le film durant\u00a0mais un jeune homme en train de s\u2019\u00e9manciper de l\u2019autorit\u00e9 en assumant fi\u00e8rement ses actes.<\/p>\n<p>Mais ce moment tournera court puisque Ratched, se rendant tr\u00e8s bien compte de ce qui est en train de se jouer, le renverra <em>illico<\/em> \u00e0 son infantilit\u00e9 en le mena\u00e7ant d\u2019informer sa m\u00e8re, avant de l\u2019obliger \u00e0 d\u00e9noncer Mc\u00a0Murphy comme organisateur de la f\u00eate. D\u2019un coup d\u2019un seul, le visage de Billy se ferme, son dos se courbe, son regard se baisse. Il s\u2019agenouille et se met \u00e0 supplier Ratched d\u2019un ton geignard de ne rien divulguer \u00e0 sa m\u00e8re. Son b\u00e9gaiement reprend de plus belle. Billy se suicide quelques instants apr\u00e8s cette derni\u00e8re r\u00e9primande. Si son acte peut s\u2019interpr\u00e9ter comme un retournement de la violence institutionnelle contre son propre corps, il peut aussi bien \u00eatre compris comme le besoin de mettre d\u00e9finitivement un terme \u00e0 la relation de domination et d\u2019emprise entre Ratched et lui-m\u00eame au cours d\u2019une ultime confrontation \u00e0 son autorit\u00e9\u00a0: toutes ses tentatives de suicide ne se seront pas sold\u00e9es par un \u00e9chec, comme elle aime le r\u00e9p\u00e9ter. C\u2019est du reste cette s\u00e9quence qui pr\u00e9cipite le d\u00e9nouement du film\u00a0: exc\u00e9d\u00e9 \u00e0 la vue du corps sanguinolant et inerte de Billy, Mc\u00a0Murphy se jette sur l\u2019infirmi\u00e8re en chef, la saisit \u00e0 la gorge et l\u2019\u00e9trangle de toutes ses forces sous les regards des autres reclus dont l\u2019attitude ambivalente oscille entre encouragement tacite et mise en retrait.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<figure id=\"attachment_78\" aria-describedby=\"caption-attachment-78\" style=\"width: 2560px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-78 size-full\" src=\"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_2-scaled.jpg\" alt=\"\" width=\"2560\" height=\"1424\" srcset=\"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_2-scaled.jpg 2560w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_2-300x167.jpg 300w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_2-1024x569.jpg 1024w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_2-768x427.jpg 768w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_2-1536x854.jpg 1536w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_2-2048x1139.jpg 2048w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_2-65x36.jpg 65w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_2-225x125.jpg 225w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_2-350x195.jpg 350w\" sizes=\"auto, (max-width: 2560px) 100vw, 2560px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-78\" class=\"wp-caption-text\">Figure 2 \u2013 Milo\u0161 Forman, Vol au-dessus d\u2019un nid de coucou, 1975<\/figcaption><\/figure>\n<p>La mise en regard de <em>Titicut Follies<\/em> et de <em>Vol au-dessus d\u2019un nid de coucou<\/em> fait apparaitre le rapport de sym\u00e9trie\u00a0que ces deux \u0153uvres majeures entretiennent\u00a0: tandis que Wiseman insiste sur la violence institutionnelle\u00a0\u2013\u00a0\u00e0 la fois physique et symbolique\u00a0\u2013\u00a0qui s\u2019exerce sur les corps, Forman met quant \u00e0 lui l\u2019accent sur l\u2019incorporation de cette violence r\u00e9pressive dans les conduites et, par cons\u00e9quent, l\u2019endossement in\u00e9luctable d\u2019un <em>r\u00f4le\u00a0\u2013\u00a0<\/em>aussi bien pour les soignants que pour les soign\u00e9s\u00a0\u2013\u00a0dont les pr\u00e9rogatives sont fonctions de sa positionnalit\u00e9 au sein de la structure de l\u2019asile. La profondeur de l\u2019\u00e9criture sc\u00e9naristique, conjugu\u00e9e \u00e0 une mise en sc\u00e8ne et \u00e0 un jeu d\u2019acteur extr\u00eamement soign\u00e9, d\u00e9voile ici avec finesse combien les agencements institutionnels sont en mesure de p\u00e9n\u00e9trer les corps, de coloniser les inconscients et d\u2019instrumentaliser les atermoiements existentiels des uns et les turpitudes autoritaires des autres afin d\u2019ent\u00e9riner leurs positions respectives, de les cristalliser en tant que personnages arch\u00e9typaux, et de les ali\u00e9ner \u00e0 la vie psychique de l\u2019institution dont le caract\u00e8re totalitaire capture, capitalise et catalyse les passions tristes de tout un chacun pour assurer son inertie. Parall\u00e8lement, la puissance sid\u00e9rante des images documentaires coupl\u00e9e \u00e0 un montage minutieux nous invite \u00e0 constater combien l\u2019institution, si elle est effectivement une \u00ab\u00a0sc\u00e8ne\u00a0\u00bb o\u00f9 se joue la psychiatrie, constitue \u00e9galement une redoutable machine qui imprime les corps de sa violence et broie des trajectoires \u00e0 la cha\u00eene pour mieux les garder sous son emprise. Ensemble, les deux films d\u00e9crivent finalement la double op\u00e9ration de \u00ab\u00a0normalisation disciplinaire \u00bb (au sens foucaldien)<a class=\"footnote\" title=\"Cf. Foucault (M.), Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 2012 [1975]\" id=\"return-footnote-31-21\" href=\"#footnote-31-21\" aria-label=\"Footnote 21\"><sup class=\"footnote\">[21]<\/sup><\/a><a id=\"chap1fnref21\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn21\"><span class=\"smallcaps\">.<\/span><\/a> de l\u2019institution psychiatrique\u00a0sur les corps\u00a0dont elle se saisit comme \u00ab\u00a0mat\u00e9riau humain\u00a0\u00bb<a class=\"footnote\" title=\"Goffman (E.), Asiles, op.\u00a0cit., p.\u00a0121.\" id=\"return-footnote-31-22\" href=\"#footnote-31-22\" aria-label=\"Footnote 22\"><sup class=\"footnote\">[22]<\/sup><\/a> : liquidation des singularit\u00e9s autonomes et production d\u2019une homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 gouvernable.<\/p>\n<h2>3. Paroles duelles<\/h2>\n<p>L\u2019asym\u00e9trie des rapports entre le personnel de l\u2019institution psychiatrique et les reclus s\u2019inscrit \u00e9galement dans la parole, ou plus exactement dans le statut r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 celle-ci. Un long plan s\u00e9quence dans <em>Titicut Follies<\/em> montre une discussion entre un psychiatre et un patient dans le pr\u00e9au de l\u2019institution. Ce dernier lui r\u00e9it\u00e8re ses demandes de transfert dans un autre \u00e9tablissement, voire dans la prison o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 incarc\u00e9r\u00e9 auparavant, mentionnant que son \u00e9tat mental se d\u00e9grade de jour en jour au sein de Bridgewater\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Ici on m\u2019affaiblit, ici on me fait du mal\u00a0<\/em>\u00bb. D\u2019une fa\u00e7on remarquablement claire, articul\u00e9e mais aussi empreinte de d\u00e9tresse, il questionne ensuite le m\u00e9decin sur les raisons de sa pr\u00e9sence dans l\u2019institution alors qu\u2019il dit se sentir bien et ne pas repr\u00e9senter un quelconque danger. Usant d\u2019un ton autoritaire teint\u00e9 de moquerie, le psychiatre n\u2019a de cesse de le renvoyer \u00e0 l\u2019objectivit\u00e9 pr\u00e9sum\u00e9e du diagnostic qui justifie son internement. Bien plus, il d\u00e9forme les propos du jeune homme en isolant des morceaux de phrases dont il pointe l\u2019incoh\u00e9rence et l\u2019absurdit\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Je suis schizophr\u00e8ne parano\u00efaque, je ne suis pas dangereux. Dans mon cas j\u2019ai juste beaucoup d\u2019amour pour mon p\u00e8re et ma m\u00e8re\u00a0<\/em>\u00bb\u00a0; ce \u00e0 quoi r\u00e9pond le psychiatre, narquois\u00a0: \u00ab\u00a0<em>J\u2019ai aussi beaucoup d\u2019amour pour p\u00e8re et m\u00e8re et pourtant je ne suis pas schizophr\u00e8ne et on ne m\u2019a jamais mis dans un asile\u00a0<\/em>\u00bb. Le patient insiste n\u00e9anmoins, et questionne le praticien quant aux bases de son diagnostic\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Vous me dites que je suis un schizophr\u00e8ne parano\u00efaque, mais comment le savez-vous\u00a0? Parce que je parle bien\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb. Le m\u00e9decin le renvoie aussit\u00f4t aux tests psychologiques qu\u2019il a pass\u00e9s mais celui-ci s\u2019empresse d\u2019en contester la l\u00e9gitimit\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Ces tests qui me demandent combien de fois je vais aux toilettes par jour ou si je crois en Dieu, jusqu\u2019o\u00f9 va l\u2019absurdit\u00e9, c\u2019est quoi le lien\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0; le psychiatre \u00e9lude la question en lui r\u00e9pondant une nouvelle fois sur le mode de la moquerie\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Vous associez Dieu aux toilettes maintenant\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb. Le d\u00e9tenu, vraisemblablement fatigu\u00e9 et irrit\u00e9 par le mutisme railleur du clinicien persiste \u00e0 vouloir faire passer son message\u00a0: \u00ab\u00a0<em>C\u2019est l\u2019environnement qui me rend malade ici, vous comprenez\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0; le silence de son interlocuteur ainsi qu\u2019un mouvement de t\u00eate pour se d\u00e9tourner de l\u2019interaction et de son patient \u2013 qu\u2019il fait mine de ne plus \u00e9couter depuis un bon moment \u2013 closent la s\u00e9quence.<\/p>\n<p>Au cours de ce non-dialogue, une phrase du patient r\u00e9sonne particuli\u00e8rement\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Il y a quelque chose que vous savez que je ne sais pas\u00a0<\/em>\u00bb\u00a0; r\u00e9ponse du m\u00e9decin\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Ce que je sais c\u2019est que je dois partir<\/em>\u00a0\u00bb. Tout se joue ici. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, le pouvoir du psychiatre, celui qui lui permet de d\u00e9cider de l\u2019enfermement, de son maintien ou de son arr\u00eat, est enti\u00e8rement arrim\u00e9 au savoir qu\u2019il d\u00e9tient et dont le patient, lui, est priv\u00e9. De l\u2019autre, il y a une attente de la part du jeune homme, un besoin n\u00e9cessaire de constituer une exp\u00e9rience de \u00ab\u00a0malade\u00a0\u00bb qui lui demeure aussi \u00e9trange qu\u2019\u00e9trang\u00e8re\u00a0; un <em>signifiant vide<\/em> que les \u00e9nonc\u00e9s du discours psychiatrique\u00a0\u2013\u00a0les diagnostics\u00a0\u2013\u00a0ne suffisent pas \u00e0 remplir. Les propos du patient gagnent en intensit\u00e9 \u00e0 mesure que le psychiatre les ignore, si bien qu\u2019ils finissent par tourner en rond, renvoyant sa d\u00e9tresse logorrh\u00e9ique \u00e0 une manifestation symptomale. La discussion en devient surr\u00e9aliste, absurde m\u00eame. \u00ab\u00a0L\u2019ordre du discours\u00a0\u00bb<a class=\"footnote\" title=\"Cf. Foucault (M.), L\u2019ordre du discours, Paris, Gallimard, 1971.\" id=\"return-footnote-31-23\" href=\"#footnote-31-23\" aria-label=\"Footnote 23\"><sup class=\"footnote\">[23]<\/sup><\/a><a id=\"chap1fnref23\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn23\"><\/a> produit ici le d\u00e9sordre de l\u2019interaction. Et Wiseman de nous offrir une image qui se pla\u00eet \u00e0 zoomer et \u00e0 d\u00e9zoomer sur les visages des deux hommes, leurs bouches s\u2019activant \u00e9nergiquement \u00e0 articuler des mots qui s\u2019entrechoquent, se superposent, mais jamais ne trouvent \u00e0 se d\u00e9poser \u00e0 la surface d\u2019un langage commun, de sorte que se r\u00e9sorberait l\u2019\u00e9cart entre les corps des \u00e9metteurs. Maud Mannoni d\u00e9crit avec acuit\u00e9 les ressorts de ces processus relationnels p\u00e9tris de violences symboliques\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Dans le rapport m\u00e9decin-malade, l\u2019autre est suppos\u00e9 savoir ce qu\u2019il en est de la maladie. L\u2019issue de la \u00ab\u00a0maladie mentale\u00a0\u00bb d\u00e9pend de la possibilit\u00e9 donn\u00e9e ou non au sujet de traduire en mots son d\u00e9sarroi (le m\u00e9decin ayant \u00e0 fournir parfois dans une parole le signifiant manquant au discours du malade). S\u2019il re\u00e7oit comme seule r\u00e9ponse \u00e0 son angoisse le silence d\u2019un m\u00e9decin qui <em>sait<\/em> ce qu\u2019il <em>a<\/em> et n\u2019a plus besoin d\u2019entendre ce qui lui est dit, le patient n\u2019a plus d\u2019autres ressources que de disparaitre comme sujet parlant au sein d\u2019une classification nosographique<a class=\"footnote\" title=\"Mannoni (M.), Le psychiatre, son \u00ab\u00a0fou\u00a0\u00bb et la psychanalyse, Paris, Seuil, 1970, p.\u00a024.\" id=\"return-footnote-31-24\" href=\"#footnote-31-24\" aria-label=\"Footnote 24\"><sup class=\"footnote\">[24]<\/sup><\/a>.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<figure id=\"attachment_79\" aria-describedby=\"caption-attachment-79\" style=\"width: 2560px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-79 size-full\" src=\"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_3-scaled.jpg\" alt=\"\" width=\"2560\" height=\"1900\" srcset=\"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_3-scaled.jpg 2560w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_3-300x223.jpg 300w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_3-1024x760.jpg 1024w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_3-768x570.jpg 768w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_3-1536x1140.jpg 1536w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_3-2048x1520.jpg 2048w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_3-65x48.jpg 65w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_3-225x167.jpg 225w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_3-350x260.jpg 350w\" sizes=\"auto, (max-width: 2560px) 100vw, 2560px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-79\" class=\"wp-caption-text\">Figure 3 \u2013 Frederick Wiseman, Titicut Follies, 1967<\/figcaption><\/figure>\n<p>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette identification par d\u00e9faut \u00e0 une entit\u00e9 clinique\u00a0\u2013\u00a0faisant en quelque sorte office de <em>r\u00f4le<\/em>\u00a0\u2013\u00a0qui s\u2019op\u00e8re lors de la fameuse sc\u00e8ne de la th\u00e9rapie collective dans <em>Vol au-dessus d\u2019un nid de coucou<\/em>. Cheswick (Sydney Lassick) interrompt la s\u00e9ance \u00e0 plusieurs reprises pour demander ses cigarettes. Il use d\u2019abord de politesse puis, constatant que Ratched refuse non seulement d\u2019acc\u00e9der \u00e0 sa requ\u00eate mais tout simplement de l\u2019\u00e9couter, il s\u2019\u00e9nerve et hausse le ton. La demande au demeurant banale se transforme en accusation\u00a0: \u00ab\u00a0<em>De quel droit vous confisquez-nous nos cigarettes en les mettant bien en \u00e9vidence sur votre comptoir\u00a0!?<\/em>\u00a0\u00bb. Ratched lui intime de se calmer pour prendre la parole, il s\u2019ex\u00e9cute. Elle lui r\u00e9pond ensuite qu\u2019il a outrepass\u00e9 le r\u00e8glement plus t\u00f4t dans la journ\u00e9e et que, par cons\u00e9quent, ses cigarettes seront dor\u00e9navant rationn\u00e9es. Le ton monte \u00e0 nouveau \u00ab\u00a0<em>Merde \u00e0 votre foutu r\u00e8glement, je veux qu\u2019on arr\u00eate de me traiter comme un gosse\u2009! Je veux mes cigarettes\u00a0! Je veux que \u00e7a change\u00a0! Je veux qu\u2019on prenne une d\u00e9cision\u00a0!<\/em>\u00a0\u00bb. Cheswick se met \u00e0 hurler de d\u00e9tresse. Un surveillant se saisit de lui et l\u2019emm\u00e8ne de force, tandis que le d\u00e9sordre qui r\u00e8gne finit par gagner tous les autres r\u00e9sidents<a class=\"footnote\" title=\"Mentionnons par exemple Taber (Christopher Lloyd), qui ne se rend pas compte qu\u2019un m\u00e9got de cigarette encore fumant a atterri dans l\u2019ourlet de son pantalon \u00e0 la faveur du remue-m\u00e9nage entre les reclus suite \u00e0 un ni\u00e8me conflit lors de la s\u00e9ance de th\u00e9rapie de groupe. Lorsque son pantalon commence \u00e0 prendre feu, il se l\u00e8ve et hurle \u00e0 la mort en se d\u00e9battant. Les gardiens s\u2019emparent de lui, le croyant en train de d\u00e9lirer. L\u00e0 encore, l\u2019\u00e9v\u00e8nement est recod\u00e9 dans la grammaire de l\u2019institution.\" id=\"return-footnote-31-25\" href=\"#footnote-31-25\" aria-label=\"Footnote 25\"><sup class=\"footnote\">[25]<\/sup><\/a> qui, eux aussi, commencent \u00e0 s\u2019agiter pour des raisons multiples, au point que le brouillamini prenne une ampleur chaotique. Les patients haussent le ton, se disputent, et Mc Murphy en vient \u00e0 briser la vitre de la gu\u00e9rite des infirmi\u00e8res pour r\u00e9cup\u00e9rer les cigarettes afin de mettre un terme \u00e0 la crise. La sc\u00e8ne suivante montrera Cheswick entrer dans le local o\u00f9 sont pratiqu\u00e9es les s\u00e9ances d\u2019\u00e9lectrochocs avant d\u2019en sortir quelques instants plus tard, inerte, sur une civi\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019instar de toutes les autres s\u00e9quences du film incluant des sc\u00e8nes de th\u00e9rapie collective, celle-ci nous montre combien ces \u00ab\u00a0rituels \u00bb (au sens de Goffman) constituent un vaste simulacre sur le plan th\u00e9rapeutique. La parole y est distribu\u00e9e selon des modalit\u00e9s strictes, r\u00e9gul\u00e9e par la position de chacun et limit\u00e9e \u00e0 certains objets. De telle sorte que, si des dissensus peuvent \u00eatre exprim\u00e9s, ils ne seront en rien r\u00e9solus (les plaintes et dol\u00e9ances des reclus qui \u00e9mergent dans ces cercles seront ainsi syst\u00e9matiquement suivies d\u2019un \u00ab\u00a0merci\u00a0\u00bb de la part de Ratched avant que ne soit soulign\u00e9e leur incompatibilit\u00e9 avec le r\u00e8glement de l\u2019h\u00f4pital). En somme, le <em>dire<\/em> est ici vid\u00e9 de toute sa performativit\u00e9. Bien plus, toute parole ou comportement qui exc\u00e8de le cadre fix\u00e9 unilat\u00e9ralement par l\u2019institution et appliqu\u00e9 par le personnel (en l\u2019esp\u00e8ce, la col\u00e8re face \u00e0 une injustice) se voit <em>ipso facto<\/em> recod\u00e9 dans la grammaire institutionnelle, c\u2019est-\u00e0-dire interpr\u00e9t\u00e9 au prisme des \u00e9nonc\u00e9s du discours psychiatrique associant une attitude \u00e0 un \u00e9tiquetage diagnostic correspondant.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9flexion fait imm\u00e9diatement \u00e9cho \u00e0 l\u2019une des s\u00e9quences de <em>Titicut Follies<\/em> au cours de laquelle un patient (Vladimir, celui-l\u00e0 m\u00eame qui discutait de son diagnostic avec le psychiatre dans la cour)<a class=\"footnote\" title=\"Cf. supra.\" id=\"return-footnote-31-26\" href=\"#footnote-31-26\" aria-label=\"Footnote 26\"><sup class=\"footnote\">[26]<\/sup><\/a><a id=\"chap1fnref26\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn26\"><\/a> se pr\u00e9sente \u00e0 l\u2019\u00e9valuation clinique r\u00e9unissant les psychiatres de l\u2019institution, pour \u00e9noncer de mani\u00e8re tr\u00e8s claire, appuy\u00e9e par des arguments logiques et pertinents, combien les traitements qu\u2019il re\u00e7oit (en particulier m\u00e9dicamenteux) et l\u2019environnement de Bridgewater en g\u00e9n\u00e9ral tendent \u00e0 empirer son \u00e9tat. Il demande m\u00eame \u00e0 retourner en prison puisque, dit-il, rien dans son comportement n\u2019indique une quelconque maladie, mais simplement une souffrance directement li\u00e9e \u00e0 sa condition de patient. Mais d\u00e8s son d\u00e9part de la pi\u00e8ce, les praticiens s\u2019empressent d\u2019interpr\u00e9ter sa r\u00e9sistance et ses paroles, donnant lieu \u00e0 une s\u00e9quence lunaire o\u00f9 chaque m\u00e9decin y va de son commentaire pour corroborer l\u2019\u00e9tiquette de parano\u00efaque qu\u2019il porte depuis son arriv\u00e9e.<\/p>\n<p>Comme le fait remarquer Sarah S\u00e9kaly, le tour de force de cette s\u00e9quence tient dans le d\u00e9placement de l\u2019hypoth\u00e8se du d\u00e9lire parano\u00efaque du c\u00f4t\u00e9 de la parole institutionnelle<a class=\"footnote\" title=\"S\u00e9kaly (S.), \u00ab\u00a0Bienvenue au pays de Wiseman !\u00a0\u00bb, op. cit., p.\u00a0204.\" id=\"return-footnote-31-27\" href=\"#footnote-31-27\" aria-label=\"Footnote 27\"><sup class=\"footnote\">[27]<\/sup><\/a>, tant la recherche fr\u00e9n\u00e9tique de sympt\u00f4mes et l\u2019exercice d\u2019interpr\u00e9tation excessive auxquels se livrent les m\u00e9decins semblent relever d\u2019un imaginaire en roue libre qui cherche \u00e0 se conforter collectivement. La r\u00e9union se ferme sur la d\u00e9cision d\u2019augmenter la dose de tranquillisants et l\u2019enregistrement du diagnostic (\u00ab\u00a0<em>R\u00e9action schizophr\u00e9nique \u00e0 dominance parano\u00efaque<\/em>\u00a0\u00bb). L\u2019asile g\u00e9n\u00e8re ce type de rituels pour assurer une justification \u00e0 ses pratiques\u00a0: le s\u00e9jour du patient en son sein implique une cause primordiale qui se loge dans l\u2019existence av\u00e9r\u00e9e, en permanence actualis\u00e9e, d\u2019une \u00ab\u00a0maladie\u00a0\u00bb \u00e0 \u00e9tudier et \u00e0 prendre en charge. Ce qui conduit \u00e0 la production d\u2019une \u00ab\u00a0illusion r\u00e9trospective\u00a0\u00bb<a class=\"footnote\" title=\"Goffman (E.), Asiles, op.\u00a0cit., p.\u00a0198-199.\" id=\"return-footnote-31-28\" href=\"#footnote-31-28\" aria-label=\"Footnote 28\"><sup class=\"footnote\">[28]<\/sup><\/a><a id=\"chap1fnref28\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn28\"><\/a>, telle que d\u00e9crite par Goffman, consistant dans la r\u00e9\u00e9criture de l\u2019histoire du patient, de m\u00eame que dans la r\u00e9interpr\u00e9tation de ses moindres faits et gestes \u00e0 l\u2019aune des crit\u00e8res diagnostiques. En cons\u00e9quence, la parole de celui-ci est perp\u00e9tuellement vid\u00e9e de son contenu pour que seule subsiste l\u2019expression de la maladie.<\/p>\n<p>Cette inaccessibilit\u00e9 de la parole du patient \u00e0 un \u00ab\u00a0cadre\u00a0interactionnel\u00a0\u00bb<a class=\"footnote\" title=\"Cf. Goffman (E.), Les rites d\u2019interaction. Traduit de l\u2019anglais par Alain Khim, Paris, Minuit, 1974 [1967].\" id=\"return-footnote-31-29\" href=\"#footnote-31-29\" aria-label=\"Footnote 29\"><sup class=\"footnote\">[29]<\/sup><\/a><a id=\"chap1fnref29\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn29\"><\/a><br \/>\n<em>ad hoc<\/em> permettant sa consid\u00e9ration, <em>a fortiori<\/em> la reconnaissance de sa souffrance en tant que \u00ab sujet parlant \u00bb<a class=\"footnote\" title=\"Mannoni (M.), Le psychiatre, son \u00ab\u00a0fou\u00a0\u00bb et la psychanalyse, op.\u00a0cit., p. 23.\" id=\"return-footnote-31-30\" href=\"#footnote-31-30\" aria-label=\"Footnote 30\"><sup class=\"footnote\">[30]<\/sup><\/a> en dehors d\u2019une grille de lecture symptomale, ne lui laisse parfois gu\u00e8re d\u2019autres possibilit\u00e9s que celle d\u2019endosser des comportements arch\u00e9typaux \u2013 les seuls \u00e0 travers lesquels il sera reconnu \u2013 comme dernier refuge pour exprimer un conflit, une angoisse, un d\u00e9sir. <span class=\"nohyphen\">Maud Mannoni<\/span> avait judicieusement identifi\u00e9 ce processus d\u2019identification par d\u00e9faut\u00a0: \u00ab\u00a0Les structures de l\u2019institution, lorsqu\u2019elles ne permettent pas aux \u00e9motions de se traduire dans une sorte de remaniement dialectique, figent le sujet dans des d\u00e9fenses \u00e0 allure st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e. Il se pr\u00e9sente dans le v\u00eatement de la folie que lui a fourni la psychiatrie classique\u00a0\u00bb<a class=\"footnote\" title=\"Ibid.\" id=\"return-footnote-31-31\" href=\"#footnote-31-31\" aria-label=\"Footnote 31\"><sup class=\"footnote\">[31]<\/sup><\/a><a id=\"chap1fnref31\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn31\"><\/a>. Et les protestations initialement articul\u00e9es de Cheswick se transforment ainsi en cris de col\u00e8re, puis en hurlements d\u00e9sordonn\u00e9s, et enfin en crise de larmes.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<figure id=\"attachment_80\" aria-describedby=\"caption-attachment-80\" style=\"width: 2560px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-80 size-full\" src=\"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_4-scaled.jpg\" alt=\"\" width=\"2560\" height=\"1417\" srcset=\"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_4-scaled.jpg 2560w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_4-300x166.jpg 300w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_4-1024x567.jpg 1024w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_4-768x425.jpg 768w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_4-1536x850.jpg 1536w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_4-2048x1134.jpg 2048w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_4-65x36.jpg 65w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_4-225x125.jpg 225w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_4-350x194.jpg 350w\" sizes=\"auto, (max-width: 2560px) 100vw, 2560px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-80\" class=\"wp-caption-text\">Figure 4 &#8211; Milo\u0161 Forman, Vol au-dessus d\u2019un nid de coucou, 1975<\/figcaption><\/figure>\n<p>Le film <em>12\u00a0Jours<\/em> de Raymond Depardon (2017) s\u2019int\u00e9resse lui aussi \u00e0 la parole. Tourn\u00e9 au sein de l\u2019h\u00f4pital psychiatrique du Vinatier \u00e0 Lyon, le documentaire est construit sur dix entretiens entre des patients (accompagn\u00e9s de leur avocat) et des juges des libert\u00e9s et de la d\u00e9tention. Ces derniers sont tenus de statuer sur le maintien ou l\u2019arr\u00eat de la mesure d\u2019hospitalisation sous contrainte end\u00e9ans les douze jours \u00e0 compter du d\u00e9but de l\u2019internement en vertu de la r\u00e9forme du Code de sant\u00e9 publique adopt\u00e9e en 2013 en France. Appuy\u00e9s par les rapports m\u00e9dicaux de l\u2019institution, les entretiens ont donc pour but d\u2019\u00e9valuer la n\u00e9cessit\u00e9 de prolonger les soins au sein de l\u2019\u00e9tablissement ou la possibilit\u00e9 de poursuivre un suivi sous d\u2019autres modalit\u00e9s (\u00e0 domicile, dans une unit\u00e9 ouverte, aupr\u00e8s d\u2019un centre de proximit\u00e9\u2026).<\/p>\n<p>D\u00e8s la premi\u00e8re s\u00e9quence d\u2019entretien, on est \u00e9videmment frapp\u00e9 par la dualit\u00e9 du dispositif qui structurera l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 du film\u00a0: d\u2019un c\u00f4t\u00e9 de la table, des patients r\u00e9cemment plac\u00e9s contre leur gr\u00e9 dans l\u2019institution avec toutes les traces que les mesures aff\u00e9rentes \u00e0 une telle proc\u00e9dure comportent\u00a0(somnolence et h\u00e9b\u00e9tude due \u00e0 une m\u00e9dication cons\u00e9quente, traumatisme, marques de la contention, peur, souffrance, angoisse, etc.) que certains formulent explicitement et que les gestes des autres rendent visibles. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, des juges qui disposent du dossier m\u00e9dical de chacun des patients, ainsi que d\u2019un rapport du psychiatre pour trancher sur la d\u00e9cision \u00e0 prendre quant \u00e0 la poursuite ou non de la d\u00e9tention. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 donc, des personnes dont les attitudes, le langage et les r\u00e9cits t\u00e9moignent de trajectoires de vie p\u00e9tries de souffrance\u00a0et, pour beaucoup, d\u2019une grande pr\u00e9carit\u00e9 socio-\u00e9conomique et\/ou affective\u00a0; de l\u2019autre, des magistrats \u00e0 la tenue impeccable, tir\u00e9e \u00e0 quatre \u00e9pingles, qui nous renseigne imm\u00e9diatement sur leur appartenance sociale. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, une langue\u00a0hach\u00e9e, d\u00e9cousue et tumultueuse, qui ne cesse de d\u00e9border son sujet (\u00ab\u00a0<em>J\u2019ai la folie d\u2019un \u00eatre humain<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0<em>Je suis une trinit\u00e9<\/em>\u00a0\u00bb)\u00a0; de l\u2019autre, la langue formaliste et proc\u00e9durale du droit, arrim\u00e9e \u00e0 la terminologie juridique avec sa cohorte de cat\u00e9gories et d\u2019abstractions (\u00ab\u00a0<em>On note des \u00e9pisodes d\u2019h\u00e9t\u00e9ro-agressivit\u00e9 par arme blanche<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0<em>Vous avez pratiqu\u00e9 une phl\u00e9botomie<\/em>\u00a0\u00bb)<a class=\"footnote\" title=\"L\u2019\u00ab\u00a0h\u00e9t\u00e9ro-agressivit\u00e9\u00a0\u00bb d\u00e9signe des actes agressifs, voire violents envers autrui. La \u00ab\u00a0phl\u00e9botomie\u00a0\u00bb consiste quant \u00e0 elle dans l\u2019incision d\u2019une ou plusieurs veines (dans ce cas, avec pour but de mettre fin \u00e0 ses jours).\" id=\"return-footnote-31-32\" href=\"#footnote-31-32\" aria-label=\"Footnote 32\"><sup class=\"footnote\">[32]<\/sup><\/a><a id=\"chap1fnref32\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn32\"><\/a>.<\/p>\n<p>Cette dualit\u00e9 impr\u00e8gne les s\u00e9quences non seulement d\u2019un certain niveau de conflictualit\u00e9 (variable selon le cas), accentu\u00e9e par la configuration antagoniste de l\u2019espace filmique<a class=\"footnote\" title=\"Le chapitre suivant propose une analyse approfondie des dimensions formelles et esth\u00e9tiques du film.\" id=\"return-footnote-31-33\" href=\"#footnote-31-33\" aria-label=\"Footnote 33\"><sup class=\"footnote\">[33]<\/sup><\/a><a id=\"chap1fnref33\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn33\"><\/a>, mais aussi d\u2019une \u00e9tranget\u00e9 palpable qui se d\u00e9ploie dans les \u00e9changes entre juges et patients, au cours desquels ni les premiers ni les seconds ne semblent pouvoir se faire comprendre. Les juges \u00e9ludent ainsi r\u00e9guli\u00e8rement, non sans malaise, les d\u00e9nonciations de violences et d\u2019abus formul\u00e9es par leurs interlocuteurs, de m\u00eame que leurs r\u00e9cits consid\u00e9r\u00e9s comme d\u00e9cousus ou d\u00e9lirants. Tandis que les patients, eux, peinent \u00e0 saisir le r\u00f4le exact du magistrat dont la neutralit\u00e9 proclam\u00e9e, voire la position d\u2019alliance revendiqu\u00e9e (\u00ab\u00a0<em>Je suis l\u00e0 dans votre int\u00e9r\u00eat<\/em>\u00a0\u00bb), se diluent progressivement dans les questions, les r\u00e9cusations, les incompr\u00e9hensions, les mises en doute et les fins de non-recevoir. Ceux-ci finissent alors, parfois, par se r\u00e9fugier dans la divagation, l\u2019animosit\u00e9 ou l\u2019indiff\u00e9rence\u00a0; ceux-l\u00e0 ont t\u00f4t fait de se replier derri\u00e8re la proc\u00e9dure, les certificats et les diagnostics.<\/p>\n<p>\u00c0 cet \u00e9gard, l\u2019incursion au c\u0153ur de l\u2019h\u00f4pital des codes, de la terminologie et surtout des personnages associ\u00e9s au syst\u00e8me p\u00e9nal (avocats et juges) participe \u00e0 brouiller les fronti\u00e8res entre la sc\u00e8ne psychiatrique et la sc\u00e8ne judiciaire, ce qui a pour effet de transformer les enjeux de l\u2019entretien. Certains patients sont confus devant une telle configuration. D\u2019autres cherchent \u00e0 se d\u00e9fendre, \u00e0 se justifier, \u00e0 minimiser afin de faire valoir leur version des faits face \u00e0 la figure d\u2019autorit\u00e9 que repr\u00e9sentent les juges, lesquels ont parfois tendance \u00e0 vouloir r\u00e9tablir la factualit\u00e9 de certains \u00e9l\u00e9ments, \u00e0 mettre leur interlocuteur face \u00e0 ses actes et \u00e0 susciter de la repentance. La nature de l\u2019entretien, pourtant explicit\u00e9e d\u2019entr\u00e9e de jeu par le juge, gagne en opacit\u00e9 \u00e0 mesure que l\u2019\u00e9change se teinte d\u2019une d\u00e9fiance mutuelle.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019image, l\u2019empathie comme la sinc\u00e9rit\u00e9 sont bien pr\u00e9sentes dans les regards et les gestes \u2013\u00a0et, selon le juge, dans les mots\u00a0\u2013, mais elles ne cessent de se heurter \u00e0 la rigidit\u00e9 du cadre de l\u2019entretien au sein duquel se superposent et se conjuguent les normativit\u00e9s des institutions psychiatrique et judiciaire (mettant du m\u00eame coup en exergue leurs similarit\u00e9s en termes interactionnels). Le plan plus large tourn\u00e9 par une troisi\u00e8me cam\u00e9ra <em>master shot<\/em> (en sus des deux cam\u00e9ras principales assurant le champ-contrechamp) qui int\u00e8gre le patient et son avocat r\u00e9v\u00e8le d\u2019ailleurs, dirait-on, une v\u00e9ritable distance physique entre les interlocuteurs\u00a0dans l\u2019am\u00e9nagement de la salle d\u2019entretien\u00a0: il semblerait que le patient et le juge soient s\u00e9par\u00e9s par plusieurs bureaux, probablement pour garantir la protection de ce dernier. En imputant ainsi <em>a priori<\/em> une dangerosit\u00e9 au \u00ab\u00a0fou\u00a0\u00bb, la configuration spatiale elle-m\u00eame induit un cadrage p\u00e9tri de repr\u00e9sentations qui ent\u00e9rine des \u00e9tiquettes, des r\u00f4les, des postures\u00a0; bref, un <em>cadrage<\/em> sp\u00e9cifique de l\u2019interaction.<\/p>\n<p>Il en r\u00e9sulte une conversation troubl\u00e9e et troublante, aux antipodes d\u2019un espace d\u2019expression \u00e9galitaire, et dans laquelle une v\u00e9ritable parole peine \u00e0 \u00e9merger, repli\u00e9e qu\u2019elle est dans des discours st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s de part et d\u2019autre de la table. Car c\u2019est surtout dans le statut de la parole que se creuse le foss\u00e9. Si, au regard des films pr\u00e9c\u00e9demment convoqu\u00e9s, les images de Depardon insistent davantage sur l\u2019impuissance r\u00e9ciproque des protagonistes \u00e0 transformer la situation pr\u00e9sente, l\u2019asym\u00e9trie du rapport de pouvoir n\u2019est toutefois gu\u00e8re \u00e9vacu\u00e9e \u2013\u00a0loin s\u2019en faut. En effet, bien que ces entretiens reposent sur la n\u00e9cessit\u00e9 de surveiller la r\u00e9gularit\u00e9 des proc\u00e9dures d\u2019hospitalisation sous contrainte afin d\u2019\u00e9viter toute d\u00e9tention arbitraire, le juge se range syst\u00e9matiquement du c\u00f4t\u00e9 de la parole du psychiatre (la phrase \u00ab\u00a0<em>Vous savez, moi je ne suis pas m\u00e9decin<\/em>\u00a0\u00bb revient \u00e0 de nombreuses reprises dans la bouche des magistrats), et ce peu importe les motivations apport\u00e9es par le patient ainsi que les remarques de son avocat (l\u2019un d\u2019entre eux pointe par exemple le caract\u00e8re exp\u00e9ditif des certificats r\u00e9dig\u00e9s par le psychiatre, tandis qu\u2019un autre \u00e9pingle la pathologisation du r\u00e9cit de pers\u00e9cution de la patiente pourtant hautement plausible compte tenu de son environnement de travail \u00e0 la toxicit\u00e9 notoire).<\/p>\n<p>De surcroit, \u00e0 l\u2019instar du m\u00e9decin s\u2019occupant des entretiens d\u2019admission dans <em>Titicut Follies<\/em>, le juge dispose des certificats m\u00e9dicaux et, le cas \u00e9ch\u00e9ant, des ant\u00e9c\u00e9dents judiciaires du patient. Outre quelques questions pos\u00e9es \u00e0 la personne portant sur le d\u00e9roulement de l\u2019hospitalisation et sur l\u2019\u00e9volution de son \u00e9tat, ce sont surtout ces \u00e9l\u00e9ments qui, parce qu\u2019ils sont consid\u00e9r\u00e9s comme plus l\u00e9gitimes, seront mis en \u00e9vidence au cours de l\u2019\u00e9change et serviront d\u2019appuis \u00e0 la d\u00e9cision. \u00c9gren\u00e9es les unes apr\u00e8s les autres par le magistrat (\u00ab\u00a0<em>Vous avez \u00e9t\u00e9 admis au centre hospitalier pour des troubles graves du comportement dans un contexte de schizophr\u00e9nie parano\u00efde s\u00e9v\u00e8re et r\u00e9sistante, compliqu\u00e9e par une polyaddiction [\u2026] des violences contre les soignants. On peut aussi noter des ant\u00e9c\u00e9dents judiciaires quand vous \u00e9tiez mineur<\/em>\u00a0\u00bb), l\u2019agr\u00e9gation de ces informations concourt, l\u00e0 encore, \u00e0 accabler le patient dans le but d\u2019amener ce dernier \u00e0 constater par lui-m\u00eame l\u2019\u00e9vidence\u00a0: il n\u2019est pas pr\u00eat \u00e0 sortir. Les d\u00e9s sont pip\u00e9s. Si bien que cette interaction \u00e0 sens unique ne peut avoir qu\u2019une seule issue\u00a0: s\u2019il accepte cette conclusion, il reconnait sa fragilit\u00e9 et reste d\u00e9tenu\u00a0; s\u2019il la r\u00e9cuse, il est dans le d\u00e9ni et reste d\u00e9tenu. D\u2019ailleurs, aucun d\u2019entre eux n\u2019acc\u00e8dera \u00e0 une remise en libert\u00e9 \u2013\u00a0\u00ab\u00a0<em>Merci pour votre abus de pouvoir\u00a0<\/em>\u00bb ira jusqu\u2019\u00e0 lancer l\u2019un d\u2019eux au juge prolongeant sa d\u00e9tention.<\/p>\n<p>Le film ne manque pas d\u2019\u00e9noncer verbalement cette part d\u2019artificialit\u00e9 de la proc\u00e9dure au cours d\u2019une s\u00e9quence, lorsqu\u2019un patient s\u2019adresse au juge, non sans provocation, pour lui demander\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Mais vous servez \u00e0 quoi alors vous\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0<em>\u00c0 rien<\/em>\u00a0\u00bb, lui r\u00e9pond laconiquement son interlocutrice. Plus loin, un autre passage atteste de la facticit\u00e9 de la situation\u00a0: apr\u00e8s le d\u00e9part de ce m\u00eame patient qui insistait vivement durant l\u2019entretien sur la n\u00e9cessit\u00e9 de contacter son p\u00e8re, le juge \u2013\u00a0ayant pris connaissance de ses ant\u00e9c\u00e9dents\u00a0\u2013 apprend \u00e0 l\u2019avocat que celui-ci a en r\u00e9alit\u00e9 \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 pour le meurtre de son p\u00e8re. Au-del\u00e0 de la dimension \u00ab\u00a0anecdotique\u00a0\u00bb de ce court \u00e9change qui vise \u00e0 souligner l\u2019\u00e9tat de confusion dans lequel se trouve le patient, c\u2019est surtout le manque d\u2019information dont dispose l\u2019avocat quant \u00e0 la trajectoire de son client qui frappe. Cette s\u00e9quence t\u00e9moigne du m\u00eame coup des difficult\u00e9s pour les personnes hospitalis\u00e9es sous contrainte \u00e0 faire valoir leurs droits, notamment par le biais d\u2019une d\u00e9fense juridique de qualit\u00e9. Car, de fait, nombreux sont ceux qui, \u00e0 d\u00e9faut de disposer de ressources ad\u00e9quates (financi\u00e8res, administratives, informationnelles, familiales, etc.), ont recours \u00e0 la prestation d\u2019avocats commis d\u2019office dont on connait les conditions d\u00e9plorables de travail, lesquelles ne permettent gu\u00e8re un investissement approfondi des dossiers.<\/p>\n<p>En somme, en d\u00e9pit de la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une telle instance de contr\u00f4le en mati\u00e8re de reconnaissance des droits du patient, tout se passe comme si l\u2019institution avait d\u00e9j\u00e0 rendu son verdict par le truchement du rapport du psychiatre\u00a0\u2013\u00a0seul \u00e0 m\u00eame de <em>dire<\/em> la v\u00e9rit\u00e9 de la maladie<a class=\"footnote\" title=\"Foucault (M.), Le pouvoir psychiatrique. Cours au Coll\u00e8ge de France (1973-1974), Paris, Seuil-Gallimard, 2003 [1974], p.\u00a0131.\" id=\"return-footnote-31-34\" href=\"#footnote-31-34\" aria-label=\"Footnote 34\"><sup class=\"footnote\">[34]<\/sup><\/a>\u00a0\u2013\u00a0qu\u2019il s\u2019agit pour le juge <span style=\"display: inline-block; letter-spacing: .007em;\">d\u2019ent\u00e9riner<\/span> l\u00e9galement au nom de la soci\u00e9t\u00e9 sans que le patient ne puisse r\u00e9ellement acc\u00e9der \u00e0 des leviers de reconnaissance de sa parole, mise <em>de facto<\/em> en sourdine par le cadrage m\u00e9dicol\u00e9gal des interactions \u00e0 chaque \u00e9tape de la proc\u00e9dure. L\u2019absence physique du m\u00e9decin lors des \u00e9changes semble paradoxalement renforcer son pouvoir symbolique, de telle sorte que la judiciarisation de l\u2019hospitalisation sous contrainte apparaisse non pas comme une proc\u00e9dure r\u00e9gulatrice, mais bien plut\u00f4t comme une caution. Si les juges incarnent le formalisme juridique de la Loi, \u00ab\u00a0le m\u00e9decin [reste] la loi vivante de l\u2019asile\u00a0\u00bb<a class=\"footnote\" title=\"Castel (R.), L\u2019ordre psychiatrique. L\u2019\u00e2ge d\u2019or de l\u2019ali\u00e9nisme, Paris, Minuit, 1977, p.\u00a095.\" id=\"return-footnote-31-35\" href=\"#footnote-31-35\" aria-label=\"Footnote 35\"><sup class=\"footnote\">[35]<\/sup><\/a>. Le simulacre en quoi consistaient les th\u00e9rapies collectives de <em>Vol au-dessus d\u2019un nid de coucou<\/em> se double ici d\u2019une forme d\u2019hypocrisie sur laquelle les deux protagonistes n\u2019ont aucune prise, coinc\u00e9s qu\u2019ils sont dans les r\u00f4les que l\u2019institution leur attribue \u2013 m\u00eame si, en d\u00e9finitive, seul l\u2019un d\u2019entre eux demeurera enferm\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<figure id=\"attachment_81\" aria-describedby=\"caption-attachment-81\" style=\"width: 2560px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-81 size-full\" src=\"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_5-scaled.jpg\" alt=\"\" width=\"2560\" height=\"1069\" srcset=\"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_5-scaled.jpg 2560w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_5-300x125.jpg 300w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_5-1024x428.jpg 1024w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_5-768x321.jpg 768w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_5-1536x641.jpg 1536w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_5-2048x855.jpg 2048w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_5-65x27.jpg 65w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_5-225x94.jpg 225w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_5-350x146.jpg 350w\" sizes=\"auto, (max-width: 2560px) 100vw, 2560px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-81\" class=\"wp-caption-text\">Figure 5 &#8211; Raymond Depardon, 12 jours, 2017<\/figcaption><\/figure>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<figure id=\"attachment_82\" aria-describedby=\"caption-attachment-82\" style=\"width: 2560px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-82 size-full\" src=\"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_6-scaled.jpg\" alt=\"\" width=\"2560\" height=\"1071\" srcset=\"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_6-scaled.jpg 2560w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_6-300x126.jpg 300w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_6-1024x428.jpg 1024w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_6-768x321.jpg 768w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_6-1536x643.jpg 1536w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_6-2048x857.jpg 2048w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_6-65x27.jpg 65w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_6-225x94.jpg 225w, https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2024\/09\/Figure1_6-350x146.jpg 350w\" sizes=\"auto, (max-width: 2560px) 100vw, 2560px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-82\" class=\"wp-caption-text\">Figure 6 &#8211; Raymond Depardon, 12 jours, 2017<\/figcaption><\/figure>\n<h2>4. Trompe-l\u2019\u0153il<\/h2>\n<p>Finalement, dans les trois films mobilis\u00e9s tout au long du pr\u00e9sent chapitre, la mise en sc\u00e8ne manich\u00e9enne de la relation soignants\/soign\u00e9s vise moins \u00e0 d\u00e9noncer un rapport de domination qu\u2019\u00e0 en identifier les conditions de possibilit\u00e9, lesquelles semblent toutes contenues dans l\u2019espace de l\u2019institution psychiatrique. Pouss\u00e9 \u00e0 son paroxysme (et parfois caricatur\u00e9), le dualisme qui nous apparait \u00e0 l\u2019\u00e9cran souligne combien la position du soignant et celle du soign\u00e9 r\u00e9pondent \u00e0 une configuration antagonique, sp\u00e9cifique \u00e0 l\u2019espace institutionnel, qui attribue \u00e0 chacun une place, un r\u00f4le et une parole qu\u2019il y a lieu d\u2019endosser pour \u00e9voluer dans ce milieu. Le cin\u00e9ma fait la part belle \u00e0 la complexit\u00e9 de la tension\u00a0\u2013\u00a0souvent conflictuelle, parfois complice<a class=\"footnote\" title=\"De nombreux films traitant de l\u2019asile montrent en effet des relations de \u00ab\u00a0complicit\u00e9\u00a0\u00bb ou d\u2019\u00ab\u00a0alliances\u00a0\u00bb entre les soignants et les soign\u00e9s, comme nous en avons donn\u00e9 des exemples en d\u00e9but de chapitre (cf. supra). Certains films pr\u00e9sent\u00e9s en d\u00e9tail ici comportent d\u2019ailleurs quelques sc\u00e8nes de ce genre (par exemple la participation du gardien de nuit \u00e0 la f\u00eate organis\u00e9e par Mc\u00a0Murphy dans Vol au-dessus d\u2019un nid de coucou ou les moments de rigolade entre le personnel et les patients \u00e0 la f\u00eate d\u2019anniversaire qui se tient \u00e0 Bridgewater dans Titicut Follies). Ces moments peuvent concerner la relation th\u00e9rapeutique elle-m\u00eame entre le m\u00e9decin et le patient, mais aussi la proximit\u00e9 entre le personnel infirmier et les malades, ceux-ci \u00e9tant contraints de passer beaucoup de temps ensemble au quotidien. Ce dernier cas de figure est particuli\u00e8rement int\u00e9ressant puisqu\u2019il d\u00e9peint la structure hi\u00e9rarchique de fa\u00e7on plus complexe et nuanc\u00e9e qu\u2019il n\u2019y parait, avec, par exemple, des infirmiers\/surveillants enclins \u00e0 participer aux relations souterraines de l\u2019asile (trafics, rumeurs, jeux, f\u00eates, etc.) ou \u00e0 se ranger du c\u00f4t\u00e9 des patients dans des moments d\u2019insurrection\u00a0; l\u2019un et l\u2019autre de ces groupes \u00e9tant finalement tous deux plac\u00e9s dans une position de domination par rapport aux m\u00e9decins et \u00e0 la direction.\" id=\"return-footnote-31-36\" href=\"#footnote-31-36\" aria-label=\"Footnote 36\"><sup class=\"footnote\">[36]<\/sup><\/a> \u2013 entre ces deux p\u00f4les institutionnels tels qu\u2019ils se cristallisent dans des personnages que tout oppose. Mais il y a plus : le dualisme qui structure l\u2019institution apparait de fa\u00e7on d\u2019autant plus patente qu\u2019il se loge \u00e9galement dans un d\u00e9couplage permanent entre les discours et les pratiques. De fait, ce qui frappe le plus dans les trois films mobilis\u00e9s ci-dessus, c\u2019est l\u2019ironie toute particuli\u00e8re qui, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une \u00ab tonalit\u00e9 \u00bb, les traverse de bout en bout en leur conf\u00e9rant un propos singulier ; une forme de sous-texte qui contamine toute la partition filmique mais dont on peine \u00e0 identifier les ressorts en premi\u00e8re analyse. Prenons quelques exemples.<\/p>\n<p>On retrouve cette tonalit\u00e9 d\u2019abord chez Forman, qui se plait \u00e0 d\u00e9peindre \u00e0 plusieurs reprises l\u2019absurdit\u00e9 et la redondance des th\u00e9rapies collectives en insistant sur le ridicule de leur mise en sc\u00e8ne protocolaire, ainsi que sur la r\u00e9p\u00e9tition tout \u00e0 la fois chaotique<a class=\"footnote\" title=\"Cf. supra.\" id=\"return-footnote-31-37\" href=\"#footnote-31-37\" aria-label=\"Footnote 37\"><sup class=\"footnote\">[37]<\/sup><\/a><a id=\"chap1fnref37\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn37\"><\/a> et assommante de leur d\u00e9roulement. Dans chaque \u00e9pisode de th\u00e9rapie de groupe, l\u2019un des personnages finit toujours par questionner implicitement ou explicitement le bien-fond\u00e9 de cette mascarade et se voit r\u00e9pondre que ces moments collectifs ont une haute valeur th\u00e9rapeutique, alors m\u00eame que Ratched profite de ces instants pour asseoir ouvertement son autorit\u00e9 sur le groupe, tant\u00f4t en contraignant les patients \u00e0 d\u00e9voiler des informations intimes ne manquant pas de susciter les moqueries des autres, tant\u00f4t en adressant une fin de non-recevoir \u00e0 chacune des demandes qui lui sont faites avec un plaisir non dissimul\u00e9. Du reste, l\u2019ensemble du film ne cesse d\u2019\u00e9pingler l\u2019inanit\u00e9 des r\u00e8gles et des pratiques institutionnelles qui ne reposent sur rien d\u2019autre que sur l\u2019entit\u00e9 abstraite, incessamment invoqu\u00e9e, qu\u2019est \u00ab\u00a0le r\u00e8glement\u00a0\u00bb, ainsi que sur des justifications m\u00e9dicales absurdes dont la teneur se r\u00e9sume \u00e0 \u00ab\u00a0c\u2019est pour le bien des patients\u00a0\u00bb sans que ces derniers ne puissent toutefois avoir leur mot \u00e0 dire\u00a0; soit ce que Goffman appelle la \u00ab\u00a0rationalisation de la servitude\u00a0\u00bb<a class=\"footnote\" title=\"Goffman (E.), Asiles, op.\u00a0cit., p.\u00a089-91.\" id=\"return-footnote-31-38\" href=\"#footnote-31-38\" aria-label=\"Footnote 38\"><sup class=\"footnote\">[38]<\/sup><\/a><a id=\"chap1fnref38\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn38\"><\/a>.<\/p>\n<p>Mais c\u2019est surtout \u00e0 travers la figure subversive de Mc\u00a0Murphy, v\u00e9ritable <em>trickster<\/em> s\u2019il en est, que Forman s\u2019attache \u00e0 se moquer de cette codification exacerb\u00e9e du quotidien<a class=\"footnote\" title=\"Parmi les premi\u00e8res images d\u2019ouverture du film, il faut \u00e0 cet \u00e9gard mentionner le caract\u00e8re ironique de la sc\u00e8ne o\u00f9 Mancini (Josip Elic), l\u2019un des patients de l\u2019unit\u00e9, se r\u00e9veille dans son lit, pieds et poings encha\u00een\u00e9s aux barreaux de celui-ci. La pr\u00e9sence de ces fers le privant de mouvements laisse supposer qu\u2019il pr\u00e9sente une menace pour la s\u00e9curit\u00e9 des autres r\u00e9sidents et du personnel, \u00e0 tout le moins pour sa propre int\u00e9grit\u00e9. Pourtant, l\u2019homme est habit\u00e9 par un calme olympien qu\u2019il conservera lorsque le gardien s\u2019approche pour le d\u00e9tacher, lequel ne semble pas non plus craindre quelque d\u00e9bordement \u00e0 en juger par la nonchalance avec laquelle il accomplit sa t\u00e2che. La normalisation ostentatoire de cette situation culmine avec un \u00e9change aussi laconique qu\u2019absurde\u00a0entre les deux hommes\u00a0: \u00ab\u00a0Comment te sens-tu\u00a0?\u00a0\u00bb\u00a0interroge le gardien, et Mancini, encha\u00een\u00e9 de toutes parts, de r\u00e9pondre avec le sourire \u00ab\u00a0Bien repos\u00e9\u00a0\u00bb.\" id=\"return-footnote-31-39\" href=\"#footnote-31-39\" aria-label=\"Footnote 39\"><sup class=\"footnote\">[39]<\/sup><\/a> \u00ad\u2013 d\u2019autant plus visible et rigide d\u00e8s lors qu\u2019elle est remise en cause \u2013, montrant du m\u00eame coup combien l\u2019institution se pr\u00e9sente comme une instance <em>totalitaire<\/em>, dans la mesure o\u00f9 elle place l\u2019enti\u00e8ret\u00e9 de la vie des reclus sous la coupe r\u00e9gl\u00e9e de l\u2019ordre social qui la structure dans le but premier de les \u00ab\u00a0travailler\u00a0\u00bb (comme le dit le Chef \u00e0 Mc\u00a0Murphy). Autrement dit, l\u2019enjeu pour l\u2019institution est moins th\u00e9rapeutique que politique\u00a0: il s\u2019agit de r\u00e9duire <em>a maxima<\/em> l\u2019\u00e9cart entre sa volont\u00e9 normalisatrice et les d\u00e9sirs de ses sujets, afin d\u2019\u00e9liminer toute puissance susceptible de contester son autorit\u00e9 de m\u00eame que sa l\u00e9gitimit\u00e9 et, par-l\u00e0, de mettre \u00e0 mal sa survie en insufflant des vell\u00e9it\u00e9s de s\u00e9dition parmi les gouvern\u00e9s. Et c\u2019est tout le r\u00e9pertoire des techniques coercitives et mortifiantes pour parvenir \u00e0 cette adh\u00e9sion totale que Forman nous d\u00e9plie tout au long du film\u00a0; de l\u2019inertie des rituels quotidiens au quadrillage resserr\u00e9 du r\u00e8glement, des humiliations r\u00e9p\u00e9t\u00e9es \u00e0 la perte d\u2019autonomie, de la m\u00e9dication aux \u00e9lectrochocs, jusqu\u2019\u00e0 la lobotomie qui parach\u00e8ve <em>in fine<\/em> la neutralisation de Mc\u00a0Murphy, d\u00e9sormais plong\u00e9 dans un \u00e9tat v\u00e9g\u00e9tatif ou, pour ainsi dire, pratiquement mort \u2013\u00a0assassin\u00e9 par l\u2019institution soignante (le Chef ne s\u2019y trompe pas). Si bien que de l\u2019asile con\u00e7u comme espace de \u00ab\u00a0soin \u00bb ne subsiste finalement que l\u2019image d\u2019un vaste simulacre.<\/p>\n<p>Ensuite avec Depardon qui, outre la particularit\u00e9 de son dispositif filmique d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9e<a class=\"footnote\" title=\"Cf. supra.\" id=\"return-footnote-31-40\" href=\"#footnote-31-40\" aria-label=\"Footnote 40\"><sup class=\"footnote\">[40]<\/sup><\/a>, a choisi d\u2019int\u00e9grer entre les images des entretiens une s\u00e9quence singuli\u00e8re qui s\u2019apparente \u00e0 une forme de <em>disjonction<\/em> audiovisuelle (plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 une r\u00e9elle \u00ab\u00a0dissonance\u00a0\u00bb entre l\u2019image et le son telle que th\u00e9oris\u00e9e par Michel Chion)<a class=\"footnote\" title=\"La notion de \u00ab\u00a0dissonance audiovisuelle\u00a0\u00bb (m\u00eame si Michel Chion reconnait qu\u2019elle est, en pratique, rarement \u00ab\u00a0totale\u00a0\u00bb car la superposition produit toujours des effets cognitifs rendant la situation fonctionnelle) intervient plut\u00f4t dans des cas de disjonction volontairement radicale entre l\u2019image et le son, de sorte qu\u2019ils semblent relever d\u2019univers drastiquement oppos\u00e9s (par exemple des bruits de trafic urbain appos\u00e9s sur une image de campagne bucolique). Dans le cas pr\u00e9sent, bien qu\u2019il y ait effectivement un \u00e9cart entre ce que l\u2019image fait voir et ce que le son fait entendre, la contradiction di\u00e9g\u00e9tique demeure \u00ab\u00a0plausible\u00a0\u00bb dans la mesure o\u00f9 le contraste qu\u2019elle met en avant \u00e9pingle pr\u00e9cis\u00e9ment un genre d\u2019euph\u00e9misme que le spectateur peut s\u2019attendre \u00e0 retrouver dans ce type d\u2019institution. Cf. Chion (M.), La musique au cin\u00e9ma, Paris, Fayard, 1995, p.\u00a0205-207.\" id=\"return-footnote-31-41\" href=\"#footnote-31-41\" aria-label=\"Footnote 41\"><sup class=\"footnote\">[41]<\/sup><\/a>. <span class=\"kern\">La cam\u00e9ra s\u2019approche d\u2019une porte close au sein de l\u2019institution derri\u00e8re laquelle des cris aussi tonitruants qu\u2019inqui\u00e9tants se font entendre. Invisible car confin\u00e9e dans le hors-champ, la source sonore \u00e9voque des images mentales se rapportant \u00e0 la crise, \u00e0 la sortie de soi et \u00e0 la souffrance, contribuant au caract\u00e8re troublant de cette situation<\/span> \u00ab\u00a0acousmatique\u00a0\u00bb<a class=\"footnote\" title=\"L\u2019acousmate se rapporte, grosso modo, \u00e0 un son dont la source est situ\u00e9e hors-champ ou cach\u00e9e au sein du champ, de sorte que le spectateur ne puisse pas identifier de visu la personne, la situation ou l\u2019objet \u00e9metteur. Cf. Chion (M.), La voix au cin\u00e9ma, Paris, Les Cahiers du cin\u00e9ma\/L\u2019\u00c9toile, 1982, p.\u00a030-32.\" id=\"return-footnote-31-42\" href=\"#footnote-31-42\" aria-label=\"Footnote 42\"><sup class=\"footnote\">[42]<\/sup><\/a>. La cam\u00e9ra continue son rapprochement, de fa\u00e7on \u00e0 ce qu\u2019on puisse bient\u00f4t lire l\u2019\u00e9tiquette adjacente indiquant la fonction de la pi\u00e8ce : \u00ab Salon d\u2019apaisement \u00bb<a class=\"footnote\" title=\"Les salons d\u2019apaisement, actuellement particuli\u00e8rement en vogue en France (m\u00eame si le concept existe depuis bien longtemps sous d\u2019autres appellations), sont des espaces disponibles dans les h\u00f4pitaux psychiatriques pour les patients en crise. La pi\u00e8ce est g\u00e9n\u00e9ralement meubl\u00e9e par des objets en mousse et non-contendants pour \u00e9viter les blessures. L\u2019id\u00e9e est d\u2019\u00e9viter le recours \u00e0 la contention ou \u00e0 l\u2019isolement en proposant \u00e0 la personne de s\u2019enfermer dans la pi\u00e8ce (qui peut toutefois \u00eatre ouverte par le personnel) en attendant que la crise diminue d\u2019intensit\u00e9.\" id=\"return-footnote-31-43\" href=\"#footnote-31-43\" aria-label=\"Footnote 43\"><sup class=\"footnote\">[43]<\/sup><\/a><a id=\"chap1fnref43\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn43\"><\/a>. Et les cris r\u00e9sonnent de plus belle tout en s\u2019intensifiant. La contradiction di\u00e9g\u00e9tique produit ainsi un d\u00e9calage explicite dans la s\u00e9quence\u00a0: derri\u00e8re la description euph\u00e9mis\u00e9e des lieux se d\u00e9voilent les coulisses de l\u2019exp\u00e9rience. Mais ce d\u00e9calage, au fond, traverse l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 des \u00e9changes en ne cessant d\u2019opposer la terminologue aseptis\u00e9e de l\u2019institution (\u00ab\u00a0<em>J\u2019autorise la poursuite de la mesure d\u2019hospitalisation [\u2026] Il faut vous stabiliser et vous soigner<\/em>\u00a0\u00bb) \u00e0 la violence qu\u2019elle produit empiriquement (\u00ab\u00a0<em>C\u2019est une violence extr\u00eame [\u2026] Quand je suis arriv\u00e9e et qu\u2019on m\u2019a contenue justement, tout de suite, vous savez combien il y avait de personnes autour de moi\u00a0? Douze\u00a0! Douze personnes pour m\u2019attacher, d\u00e9j\u00e0 pour me d\u00e9shabiller, pour me mettre un pyjama en papier [\u2026] En deux minutes je n\u2019avais plus de montre, plus rien. Et \u00e7a c\u2019est tr\u00e8s violent\u2026 Imaginez\u2026 Et je suis rest\u00e9 sto\u00efque\u00a0<\/em>\u00bb).<\/p>\n<p>Enfin avec Wiseman, dont l\u2019intitul\u00e9 du film, <em>Titicut Follies,<\/em> est en fait ni plus ni moins que le titre du spectacle annuel de l\u2019institution de Bridgewater jou\u00e9 sur sc\u00e8ne par les patients et soignants, anim\u00e9 par l\u2019un des gardiens, et dont les s\u00e9quences ouvrent, ferment et entrecoupent le film de fa\u00e7on \u00e0 en rythmer tout le d\u00e9roulement. Aux sc\u00e8nes de violences graves ou d\u2019humiliations r\u00e9p\u00e9t\u00e9es au sein de l\u2019asile succ\u00e8dent ainsi des images d\u2019harmonie et de complicit\u00e9, qui ne peuvent nous apparaitre que comme surjou\u00e9es, frapp\u00e9es d\u2019hypocrisie, dans lesquelles les patients et les membres du personnel endossent d\u2019autres r\u00f4les et se confondent sur les planches de l\u2019estrade o\u00f9 se joue un music-hall endiabl\u00e9<a class=\"footnote\" title=\"Une analyse plus pouss\u00e9e de cette construction est propos\u00e9e dans le chapitre suivant.\" id=\"return-footnote-31-44\" href=\"#footnote-31-44\" aria-label=\"Footnote 44\"><sup class=\"footnote\">[44]<\/sup><\/a>. Il en va de m\u00eame pour les images de l\u2019homme d\u00e9nutri que le m\u00e9decin s\u2019emploie \u00e0 gaver tel un animal de basse-cour (le montage parall\u00e8le alternant avec les images futures de sa d\u00e9pouille dans la chambre mortuaire)<a class=\"footnote\" title=\"Cf. supra.\" id=\"return-footnote-31-45\" href=\"#footnote-31-45\" aria-label=\"Footnote 45\"><sup class=\"footnote\">[45]<\/sup><\/a>, avant qu\u2019on ne l\u2019observe \u00eatre reconduit jusqu\u2019\u00e0 sa cellule, traversant les couloirs enti\u00e8rement nu devant les autres d\u00e9tenus. Soit dit en passant, comme dans <em>Vol au-dessus d\u2019un nid de coucou<\/em>, l\u2019asile est ici pr\u00e9sent\u00e9 dans toute la morbidit\u00e9 que comporte son mode de gouvernement\u00a0: d\u00e9grader les personnes pour garantir leur assujettissement tout en prenant soin de les maintenir en vie, \u00e0 tout le moins biologiquement \u2013\u00a0et encore. La s\u00e9quence dont il est question se ferme d\u2019ailleurs \u00e0 la morgue, donnant \u00e0 voir l\u2019insertion du cadavre dudit patient dans un compartiment r\u00e9frig\u00e9r\u00e9 en attendant son enterrement. Puis, sans transition, Wiseman encha\u00eene sur les images festives d\u2019un anniversaire \u00e0 Bridgewater\u00a0: g\u00e2teaux, bougies, chants, jeux et blagues semblent unir patients et membres du personnel autour d\u2019une humeur r\u00e9cr\u00e9ative commune. Toute la duplicit\u00e9 de l\u2019institution se r\u00e9v\u00e8le de fa\u00e7on saillante dans cette organisation syntagmatique<a class=\"footnote\" title=\"Sur le \u00ab\u00a0syntagme parall\u00e8le\u00a0\u00bb, cf. Metz (C.), \u00ab\u00a0La grande syntagmatique du film narratif\u00a0\u00bb, Communications, n\u00b08 (1966), p.\u00a0120\u2011124.\" id=\"return-footnote-31-46\" href=\"#footnote-31-46\" aria-label=\"Footnote 46\"><sup class=\"footnote\">[46]<\/sup><\/a> du d\u00e9coupage, dont les \u00ab\u00a0<em>hiatus<\/em> di\u00e9g\u00e9tiques\u00a0\u00bb<a class=\"footnote\" title=\"Ibid., p.\u00a0121.\" id=\"return-footnote-31-47\" href=\"#footnote-31-47\" aria-label=\"Footnote 47\"><sup class=\"footnote\">[47]<\/sup><\/a> ouvrent la porte aux parall\u00e9lismes et, par suite, \u00e0 une <em>connotation<\/em> \u00e9vidente qui tient \u00e0 la redondance de motifs contradictoires. Par son montage minutieux, Wiseman se pla\u00eet \u00e0 insister en permanence sur l\u2019imposture de ces moments, ponctuant le quotidien mortif\u00e8re de l\u2019asile par des interludes festifs dont la teneur s\u2019apparente n\u00e9cessairement \u00e0 une tartuferie<a class=\"footnote\" title=\"Goffman \u00e9met par ailleurs l\u2019hypoth\u00e8se que l\u2019organisation de tels moments festifs permet aussi \u00e0 l\u2019institution psychiatrique d\u2019asseoir son autorit\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0le fait m\u00eame de tol\u00e9rer ces d\u00e9rogations est un signe de la puissance de l\u2019institution\u00a0\u00bb. Cf. Goffman (E.), Asiles, op. cit., p.\u00a0160.\" id=\"return-footnote-31-48\" href=\"#footnote-31-48\" aria-label=\"Footnote 48\"><sup class=\"footnote\">[48]<\/sup><\/a><a id=\"chap1fnref48\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn48\"><\/a>, ainsi que Goffman\u00a0l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 remarqu\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Une institution totalitaire peut avoir besoin de c\u00e9r\u00e9monies collectives parce qu\u2019elle est plus qu\u2019une simple organisation bureaucratique\u00a0; <em>ces c\u00e9r\u00e9monies n\u2019en sont pas moins souvent ternes, limit\u00e9es aux bonnes intentions<\/em>, parce que l\u2019institution n\u2019atteint pas aux dimensions d\u2019une v\u00e9ritable communaut\u00e9<a class=\"footnote\" title=\"Ibid., p.\u00a0161. Nos italiques.\" id=\"return-footnote-31-49\" href=\"#footnote-31-49\" aria-label=\"Footnote 49\"><sup class=\"footnote\">[49]<\/sup><\/a>.<\/p><\/blockquote>\n<p>Ces gestes cin\u00e9matographiques reposent en r\u00e9alit\u00e9 sur une confrontation sciemment orchestr\u00e9e <em>dans<\/em> les s\u00e9quences et <em>entre<\/em> les s\u00e9quences. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, l\u2019image que l\u2019institution se donne d\u2019elle-m\u00eame en tant qu\u2019\u00e9tablissement de soins cens\u00e9ment attentif au bien-\u00eatre du patient\u00a0; de l\u2019autre, son fonctionnement effectif qui tient davantage de l\u2019institution \u00e0 vocation disciplinaire. C\u2019est dans l\u2019\u00e9cart incessamment renouvel\u00e9 entre ces r\u00e9alit\u00e9s que se d\u00e9ploie le propos des trois films. Pour le dire autrement, sit\u00f4t que l\u2019image \u00e9nonce les propri\u00e9t\u00e9s de l\u2019institution (ses buts, ses principes, ses logiques, ses r\u00e8gles, etc.), elle est imm\u00e9diatement, sinon <em>simultan\u00e9ment<\/em>, contredite par ce qu\u2019elle en fait voir et entendre, et <em>vice versa<\/em>. Tant et si bien que Forman, Depardon ou Wiseman s\u2019emploient m\u00e9thodiquement, chacun \u00e0 leur mani\u00e8re, \u00e0 produire des discontinuit\u00e9s entre les \u00e9nonc\u00e9s et les visibilit\u00e9s\u00a0\u2013\u00a0discontinuit\u00e9s qui constituent le rythme, <em>a fortiori<\/em> le \u00ab\u00a0ton\u00a0\u00bb de leurs films\u00a0\u2013\u00a0laissant finalement le choix au spectateur, soit du rire que suscite un si grotesque d\u00e9calage apor\u00e9tique, soit de l\u2019angoisse qui \u00e9merge de pareille b\u00e9ance.<\/p>\n<p>Si Deleuze avait identifi\u00e9 avec l\u2019av\u00e8nement du cin\u00e9ma parlant que la relation entre <em>visible<\/em> et <em>lisible<\/em><a class=\"footnote\" title=\"Deleuze (G.), Cin\u00e9ma 2. L\u2019image-temps, Paris, Minuit, 2002 [1985], p.\u00a0298.\" id=\"return-footnote-31-50\" href=\"#footnote-31-50\" aria-label=\"Footnote 50\"><sup class=\"footnote\">[50]<\/sup><\/a> atteignait dor\u00e9navant un niveau de complexit\u00e9 accru\u00a0\u2013 inaugurant par-l\u00e0 le r\u00e9gime sp\u00e9cifique de l\u2019image cin\u00e9matographique comme potentiel faussaire \u2013, c\u2019est dans l\u2019approfondissement de leur \u00e9cart que beaucoup de cin\u00e9astes de la folie ont cherch\u00e9 \u00e0 exprimer la critique d\u2019une institution qui, enracin\u00e9e dans la duperie, trouve son fonctionnement \u00e0 rebours de ses principes. C\u2019est seulement dans cet intervalle que surgit l\u2019h\u00f4pital psychiatrique en tant que figure cin\u00e9matographique empreinte de facticit\u00e9, ou plus exactement de <em>duplicit\u00e9<\/em>\u00a0; c\u2019est dans le m\u00eame intervalle que se situent les origines g\u00e9n\u00e9alogiques du dispositif asilaire qui, \u00ab\u00a0d\u2019entr\u00e9e de jeu, nous dit Foucault, [\u2026] n\u2019est pas un \u00e9tablissement m\u00e9dical. Il est plut\u00f4t une structure semi-juridique, une sorte d\u2019entit\u00e9 administrative qui, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des pouvoirs d\u00e9j\u00e0 constitu\u00e9s, et en dehors des tribunaux, d\u00e9cide, juge et ex\u00e9cute\u00a0\u00bb<a class=\"footnote\" title=\"Foucault (M.), Histoire de la folie \u00e0 l\u2019\u00e2ge classique, Paris, Gallimard, 1972 [1961], p.\u00a060.\" id=\"return-footnote-31-51\" href=\"#footnote-31-51\" aria-label=\"Footnote 51\"><sup class=\"footnote\">[51]<\/sup><\/a>. En d\u2019autres termes, cette fa\u00e7on de pr\u00e9senter l\u2019asile comme un simulacre manifeste renoue finalement avec la th\u00e8se centrale de Franco Basaglia selon laquelle l\u2019espace institutionnel de la psychiatrie, dans sa forme \u00ab\u00a0classique\u00a0\u00bb, apparait comme r\u00e9gul\u00e9 par ses propres contradictions<a class=\"footnote\" title=\"Basaglia (F.), L\u2019institution en n\u00e9gation\u00a0: rapport sur l\u2019h\u00f4pital psychiatrique de Gorizia, Paris, Seuil, 1970.\" id=\"return-footnote-31-52\" href=\"#footnote-31-52\" aria-label=\"Footnote 52\"><sup class=\"footnote\">[52]<\/sup><\/a><a id=\"chap1fnref52\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn52\"><\/a>, de sorte que son maintien dans le temps ne soit possible que dans la reproduction de son mensonge primordial ou, pour mieux dire, de son ambivalence originelle \u2013\u00a0entre lieu de soin proclam\u00e9 et appareil disciplinaire effectif\u00a0\u2013, et par cons\u00e9quent de la violence qui en d\u00e9coule. Et bien que le dispositif asilaire ait \u00e9videmment connu des transformations cons\u00e9quentes depuis sa naissance, la mise en exergue des similitudes entre des pratiques pourtant \u00e9loign\u00e9es de plus d\u2019un demi-si\u00e8cle (\u00e0 travers le parall\u00e8le entre <em>Titicut Follies<\/em> et <em>12\u00a0jours<\/em>) t\u00e9moigne de l\u2019inertie d\u2019une structure fondamentale qui demeure inchang\u00e9e.<\/p>\n<p>C\u2019est en ce sens que la tonalit\u00e9 ironique, cynique parfois, qui se d\u00e9gage des films \u00e9tudi\u00e9s, contribue \u00e0 produire une forme de <em>r\u00e9flexivit\u00e9<\/em><a class=\"footnote\" title=\"Cf. Stam (R.), Reflexivity in film and literature: from Don Quixote to Jean\u2011Luc Godard, New\u2011York, Columbia University Press, 1985.\" id=\"return-footnote-31-53\" href=\"#footnote-31-53\" aria-label=\"Footnote 53\"><sup class=\"footnote\">[53]<\/sup><\/a><a id=\"chap1fnref53\" class=\"footnote-ref\" role=\"doc-noteref\" href=\"#fn53\"><\/a>, dans la mesure o\u00f9 c\u2019est l\u2019institution elle-m\u00eame qui se r\u00e9fl\u00e9chit dans les images, \u00e0 travers la mise en exergue des contradictions structurelles qui la scandent, agencent son espace et ali\u00e8nent ses sujets\u00a0: \u00eatre malade mais enferm\u00e9\u00a0? \u00catre soign\u00e9 mais sous contrainte\u00a0? \u00catre soignant mais surveillant\u00a0? Devoir parler mais sans \u00eatre \u00e9cout\u00e9\u00a0? \u00c9valuer la l\u00e9gitimit\u00e9 de l\u2019hospitalisation sous contrainte sans \u00eatre m\u00e9decin\u00a0? Autant d\u2019apories qui scellent la duplicit\u00e9 de l\u2019asile, et nul autre dispositif que le cin\u00e9ma ne l\u2019aura restitu\u00e9e avec autant d\u2019acuit\u00e9, d\u2019humour et de gravit\u00e9.<\/p>\n<hr class=\"before-footnotes clear\" \/><div class=\"footnotes\"><ol><li id=\"footnote-31-1\">La d\u00e9finition g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019\u00ab\u00a0institution totale\u00a0\u00bb (aussi d\u00e9nomm\u00e9e \u00ab\u00a0institution totalitaire\u00a0\u00bb) nous est donn\u00e9e par Goffman d\u00e8s les premi\u00e8res pages de son c\u00e9l\u00e8bre ouvrage <em>Asiles<\/em> <a href=\"#return-footnote-31-1\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 1\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-2\">Les films mentionn\u00e9s dans cet ouvrage seront nomm\u00e9s selon leurs titres francophones pour autant que le titre original ait \u00e9t\u00e9 officiellement traduit et diffus\u00e9 comme tel. Il en va de m\u00eame pour les extraits de dialogues (traduits en fran\u00e7ais par l\u2019auteur), \u00e0 l\u2019exception des expressions et autres termes dits \u00ab\u00a0intraduisibles\u00a0\u00bb. <a href=\"#return-footnote-31-2\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 2\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-3\">Sur les arch\u00e9types associ\u00e9s \u00e0 la figure du psychiatre \u00e0 travers l\u2019histoire du cin\u00e9ma, et notamment sur le geste fondateur du film Dr. Dippy\u2019s Sanitarium, cf. Gabbard (G.O.) &amp; Gabbard (K.), Psychiatry and the Cinema. Second edition, Washington D.C., American Psychiatric Press, 1999. <a href=\"#return-footnote-31-3\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 3\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-4\">Nous verrons plus tard que le film est pr\u00e9cis\u00e9ment con\u00e7u sur l\u2019ambig\u00fcit\u00e9 de sa narration conf\u00e9rant un statut incertain \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 du r\u00e9cit (Cf. Chapitre 3). <a href=\"#return-footnote-31-4\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 4\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-5\">Les jeux de v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans cette production seront eux aussi analys\u00e9s en profondeur dans un chapitre ult\u00e9rieur (Cf. Chapitre 3). <a href=\"#return-footnote-31-5\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 5\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-6\">Goffman (E.), Asiles, op.\u00a0cit., p.\u00a049-51. <a href=\"#return-footnote-31-6\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 6\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-7\">Ibid., p.\u00a049. <a href=\"#return-footnote-31-7\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 7\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-8\">En janvier 1968, quelques mois apr\u00e8s sa sortie, le juge Harry Kalus, appuy\u00e9 par Elliot Richardson, lieutenant-gouverneur du Massachusetts, qualifie le film de \u00ab\u00a0fatras de s\u00e9quences\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0cauchemar d\u2019obsc\u00e9nit\u00e9s macabres\u00a0\u00bb mettant brutalement en sc\u00e8ne la \u00ab\u00a0d\u00e9gradation humaine\u00a0\u00bb, tout en d\u00e9non\u00e7ant l\u2019absence d\u2019indications sonores ou \u00e9crites qui auraient d\u00fb, selon lui, accompagner les images. Si Wiseman a obtenu une autorisation de la part des d\u00e9tenus et des membres du personnel quant \u00e0 la diffusion du film, le juge ordonne n\u00e9anmoins sa censure dans tout l\u2019\u00c9tat du Massachusetts (et partout ailleurs puisque Wiseman est un citoyen de l\u2019\u00c9tat en question) et pr\u00e9conise m\u00eame la destruction des bobines en pr\u00e9textant une atteinte \u00e0 l\u2019int\u00e9grit\u00e9 morale, \u00e0 la dignit\u00e9 et \u00e0 l\u2019intimit\u00e9 des personnes film\u00e9es. Finalement, la Cour d\u2019appel s\u2019en tiendra \u00e0 interdire sa diffusion en dehors de tout cadre professionnel ou scolaire, faisant de Titicut Follies l\u2019un des premiers films \u00e9tasuniens interdit pour des raisons autres que \u00ab\u00a0politiques\u00a0\u00bb (atteinte \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 nationale) ou \u00ab\u00a0morales\u00a0\u00bb (pornographie ou obsc\u00e9nit\u00e9). Vingt-trois ans plus tard, en 1991, la plupart des d\u00e9tenus film\u00e9s en 1966 sont d\u00e9sormais d\u00e9c\u00e9d\u00e9s. En cons\u00e9quence, la censure est lev\u00e9e par le juge Andrew Meyer \u00e0 condition que Wiseman ajoute un avertissement stipulant que \u00ab\u00a0Des changements et am\u00e9liorations ont eu lieu \u00e0 Bridgewater depuis 1966\u00a0\u00bb. Cf. Walker (J.), \u00ab\u00a0Let the Viewer Decide: Documentarian Frederick Wiseman on free speech, complexity, and the trouble with Michael Moore\u00a0\u00bb, Reason, n\u00b039 (2007), p.\u00a050-54. <a href=\"#return-footnote-31-8\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 8\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-9\">Wiseman lui-m\u00eame explique cet \u00e9tat de fait au cours de l\u2019entretien consign\u00e9 dans le livret qui accompagne l\u2019\u00e9dition fran\u00e7aise du film \u00e9dit\u00e9e et distribu\u00e9e par Blaq Out. <a href=\"#return-footnote-31-9\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 9\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-10\">Goffman (E.), Asiles, op.\u00a0cit., p.\u00a056-78. <a href=\"#return-footnote-31-10\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 10\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-11\">Ibid., p.\u00a078-86. <a href=\"#return-footnote-31-11\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 11\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-12\">Lenay (A.), \u00ab\u00a0Le regard-cam\u00e9ra : variations de distances\u00a0\u00bb, R\u00e9el-virtuel, n\u00b05 (2016), p.\u00a04.. <a href=\"#return-footnote-31-12\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 12\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-13\">\u00ab\u00a0Lorsque le regard cam\u00e9ra intervient, la distance est effectivement r\u00e9\u00e9valu\u00e9e, le spectateur est repouss\u00e9, renvoy\u00e9 \u00e0 son voyeurisme, mais toujours \u00e0 l'int\u00e9rieur de l'histoire\u00a0\u00bb (ibid.). <a href=\"#return-footnote-31-13\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 13\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-14\">Metz (C.), \u00ab\u00a0La grande syntagmatique du film narratif\u00a0\u00bb, Communications, n\u00b08 (1966), p.\u00a0121. <a href=\"#return-footnote-31-14\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 14\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-15\">Goffman (E.), Asiles, op.\u00a0cit., p.\u00a061. <a href=\"#return-footnote-31-15\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 15\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-16\">Ibid., p.\u00a0211. <a href=\"#return-footnote-31-16\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 16\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-17\">Cf. Ricoeur (P.), Soi-m\u00eame comme un autre, Paris, Seuil, 1990. <a href=\"#return-footnote-31-17\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 17\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-18\">Goffman (E.), Asiles, op.\u00a0cit., p.\u00a0218. <a href=\"#return-footnote-31-18\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 18\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-19\">Ibid., p.\u00a0223. <a href=\"#return-footnote-31-19\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 19\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-20\">Ibid., p.\u00a0217-218. <a href=\"#return-footnote-31-20\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 20\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-21\">Cf. Foucault (M.), Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 2012 [1975] <a href=\"#return-footnote-31-21\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 21\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-22\">Goffman (E.), Asiles, op.\u00a0cit., p.\u00a0121. <a href=\"#return-footnote-31-22\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 22\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-23\">Cf. Foucault (M.), L\u2019ordre du discours, Paris, Gallimard, 1971. <a href=\"#return-footnote-31-23\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 23\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-24\">Mannoni (M.), Le psychiatre, son \u00ab\u00a0fou\u00a0\u00bb et la psychanalyse, Paris, Seuil, 1970, p.\u00a024. <a href=\"#return-footnote-31-24\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 24\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-25\">Mentionnons par exemple Taber (Christopher Lloyd), qui ne se rend pas compte qu\u2019un m\u00e9got de cigarette encore fumant a atterri dans l\u2019ourlet de son pantalon \u00e0 la faveur du remue-m\u00e9nage entre les reclus suite \u00e0 un ni\u00e8me conflit lors de la s\u00e9ance de th\u00e9rapie de groupe. Lorsque son pantalon commence \u00e0 prendre feu, il se l\u00e8ve et hurle \u00e0 la mort en se d\u00e9battant. Les gardiens s\u2019emparent de lui, le croyant en train de d\u00e9lirer. L\u00e0 encore, l\u2019\u00e9v\u00e8nement est recod\u00e9 dans la grammaire de l\u2019institution. <a href=\"#return-footnote-31-25\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 25\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-26\">Cf. supra. <a href=\"#return-footnote-31-26\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 26\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-27\">S\u00e9kaly (S.), \u00ab\u00a0Bienvenue au pays de Wiseman !\u00a0\u00bb, op. cit., p.\u00a0204. <a href=\"#return-footnote-31-27\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 27\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-28\">Goffman (E.), Asiles, op.\u00a0cit., p.\u00a0198-199. <a href=\"#return-footnote-31-28\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 28\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-29\">Cf. Goffman (E.), Les rites d\u2019interaction. Traduit de l\u2019anglais par Alain Khim, Paris, Minuit, 1974 [1967]. <a href=\"#return-footnote-31-29\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 29\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-30\">Mannoni (M.), Le psychiatre, son \u00ab\u00a0fou\u00a0\u00bb et la psychanalyse, op.\u00a0cit., p. 23. <a href=\"#return-footnote-31-30\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 30\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-31\">Ibid. <a href=\"#return-footnote-31-31\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 31\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-32\">L\u2019\u00ab\u00a0h\u00e9t\u00e9ro-agressivit\u00e9\u00a0\u00bb d\u00e9signe des actes agressifs, voire violents envers autrui. La \u00ab\u00a0phl\u00e9botomie\u00a0\u00bb consiste quant \u00e0 elle dans l\u2019incision d\u2019une ou plusieurs veines (dans ce cas, avec pour but de mettre fin \u00e0 ses jours). <a href=\"#return-footnote-31-32\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 32\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-33\">Le chapitre suivant propose une analyse approfondie des dimensions formelles et esth\u00e9tiques du film. <a href=\"#return-footnote-31-33\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 33\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-34\">Foucault (M.), Le pouvoir psychiatrique. Cours au Coll\u00e8ge de France (1973-1974), Paris, Seuil-Gallimard, 2003 [1974], p.\u00a0131. <a href=\"#return-footnote-31-34\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 34\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-35\">Castel (R.), L\u2019ordre psychiatrique. L\u2019\u00e2ge d\u2019or de l\u2019ali\u00e9nisme, Paris, Minuit, 1977, p.\u00a095. <a href=\"#return-footnote-31-35\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 35\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-36\">De nombreux films traitant de l\u2019asile montrent en effet des relations de \u00ab\u00a0complicit\u00e9\u00a0\u00bb ou d\u2019\u00ab\u00a0alliances\u00a0\u00bb entre les soignants et les soign\u00e9s, comme nous en avons donn\u00e9 des exemples en d\u00e9but de chapitre (cf. supra). Certains films pr\u00e9sent\u00e9s en d\u00e9tail ici comportent d\u2019ailleurs quelques sc\u00e8nes de ce genre (par exemple la participation du gardien de nuit \u00e0 la f\u00eate organis\u00e9e par Mc\u00a0Murphy dans Vol au-dessus d\u2019un nid de coucou ou les moments de rigolade entre le personnel et les patients \u00e0 la f\u00eate d\u2019anniversaire qui se tient \u00e0 Bridgewater dans Titicut Follies). Ces moments peuvent concerner la relation th\u00e9rapeutique elle-m\u00eame entre le m\u00e9decin et le patient, mais aussi la proximit\u00e9 entre le personnel infirmier et les malades, ceux-ci \u00e9tant contraints de passer beaucoup de temps ensemble au quotidien. Ce dernier cas de figure est particuli\u00e8rement int\u00e9ressant puisqu\u2019il d\u00e9peint la structure hi\u00e9rarchique de fa\u00e7on plus complexe et nuanc\u00e9e qu\u2019il n\u2019y parait, avec, par exemple, des infirmiers\/surveillants enclins \u00e0 participer aux relations souterraines de l\u2019asile (trafics, rumeurs, jeux, f\u00eates, etc.) ou \u00e0 se ranger du c\u00f4t\u00e9 des patients dans des moments d\u2019insurrection\u00a0; l\u2019un et l\u2019autre de ces groupes \u00e9tant finalement tous deux plac\u00e9s dans une position de domination par rapport aux m\u00e9decins et \u00e0 la direction. <a href=\"#return-footnote-31-36\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 36\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-37\">Cf. supra. <a href=\"#return-footnote-31-37\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 37\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-38\">Goffman (E.), Asiles, op.\u00a0cit., p.\u00a089-91. <a href=\"#return-footnote-31-38\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 38\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-39\">Parmi les premi\u00e8res images d\u2019ouverture du film, il faut \u00e0 cet \u00e9gard mentionner le caract\u00e8re ironique de la sc\u00e8ne o\u00f9 Mancini (Josip Elic), l\u2019un des patients de l\u2019unit\u00e9, se r\u00e9veille dans son lit, pieds et poings encha\u00een\u00e9s aux barreaux de celui-ci. La pr\u00e9sence de ces fers le privant de mouvements laisse supposer qu\u2019il pr\u00e9sente une menace pour la s\u00e9curit\u00e9 des autres r\u00e9sidents et du personnel, \u00e0 tout le moins pour sa propre int\u00e9grit\u00e9. Pourtant, l\u2019homme est habit\u00e9 par un calme olympien qu\u2019il conservera lorsque le gardien s\u2019approche pour le d\u00e9tacher, lequel ne semble pas non plus craindre quelque d\u00e9bordement \u00e0 en juger par la nonchalance avec laquelle il accomplit sa t\u00e2che. La normalisation ostentatoire de cette situation culmine avec un \u00e9change aussi laconique qu\u2019absurde\u00a0entre les deux hommes\u00a0: \u00ab\u00a0Comment te sens-tu\u00a0?\u00a0\u00bb\u00a0interroge le gardien, et Mancini, encha\u00een\u00e9 de toutes parts, de r\u00e9pondre avec le sourire \u00ab\u00a0Bien repos\u00e9\u00a0\u00bb. <a href=\"#return-footnote-31-39\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 39\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-40\">Cf. supra. <a href=\"#return-footnote-31-40\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 40\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-41\">La notion de \u00ab\u00a0dissonance audiovisuelle\u00a0\u00bb (m\u00eame si Michel Chion reconnait qu\u2019elle est, en pratique, rarement \u00ab\u00a0totale\u00a0\u00bb car la superposition produit toujours des effets cognitifs rendant la situation fonctionnelle) intervient plut\u00f4t dans des cas de disjonction volontairement radicale entre l\u2019image et le son, de sorte qu\u2019ils semblent relever d\u2019univers drastiquement oppos\u00e9s (par exemple des bruits de trafic urbain appos\u00e9s sur une image de campagne bucolique). Dans le cas pr\u00e9sent, bien qu\u2019il y ait effectivement un \u00e9cart entre ce que l\u2019image fait voir et ce que le son fait entendre, la contradiction di\u00e9g\u00e9tique demeure \u00ab\u00a0plausible\u00a0\u00bb dans la mesure o\u00f9 le contraste qu\u2019elle met en avant \u00e9pingle pr\u00e9cis\u00e9ment un genre d\u2019euph\u00e9misme que le spectateur peut s\u2019attendre \u00e0 retrouver dans ce type d\u2019institution. Cf. Chion (M.), La musique au cin\u00e9ma, Paris, Fayard, 1995, p.\u00a0205-207. <a href=\"#return-footnote-31-41\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 41\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-42\">L\u2019acousmate se rapporte, grosso modo, \u00e0 un son dont la source est situ\u00e9e hors-champ ou cach\u00e9e au sein du champ, de sorte que le spectateur ne puisse pas identifier de visu la personne, la situation ou l\u2019objet \u00e9metteur. Cf. Chion (M.), La voix au cin\u00e9ma, Paris, Les Cahiers du cin\u00e9ma\/L\u2019\u00c9toile, 1982, p.\u00a030-32. <a href=\"#return-footnote-31-42\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 42\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-43\">Les salons d\u2019apaisement, actuellement particuli\u00e8rement en vogue en France (m\u00eame si le concept existe depuis bien longtemps sous d\u2019autres appellations), sont des espaces disponibles dans les h\u00f4pitaux psychiatriques pour les patients en crise. La pi\u00e8ce est g\u00e9n\u00e9ralement meubl\u00e9e par des objets en mousse et non-contendants pour \u00e9viter les blessures. L\u2019id\u00e9e est d\u2019\u00e9viter le recours \u00e0 la contention ou \u00e0 l\u2019isolement en proposant \u00e0 la personne de s\u2019enfermer dans la pi\u00e8ce (qui peut toutefois \u00eatre ouverte par le personnel) en attendant que la crise diminue d\u2019intensit\u00e9. <a href=\"#return-footnote-31-43\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 43\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-44\">Une analyse plus pouss\u00e9e de cette construction est propos\u00e9e dans le chapitre suivant. <a href=\"#return-footnote-31-44\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 44\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-45\">Cf. supra. <a href=\"#return-footnote-31-45\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 45\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-46\">Sur le \u00ab\u00a0syntagme parall\u00e8le\u00a0\u00bb, cf. Metz (C.), \u00ab\u00a0La grande syntagmatique du film narratif\u00a0\u00bb, Communications, n\u00b08 (1966), p.\u00a0120\u2011124. <a href=\"#return-footnote-31-46\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 46\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-47\">Ibid., p.\u00a0121. <a href=\"#return-footnote-31-47\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 47\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-48\">Goffman \u00e9met par ailleurs l\u2019hypoth\u00e8se que l\u2019organisation de tels moments festifs permet aussi \u00e0 l\u2019institution psychiatrique d\u2019asseoir son autorit\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0le fait m\u00eame de tol\u00e9rer ces d\u00e9rogations est un signe de la puissance de l\u2019institution\u00a0\u00bb. Cf. Goffman (E.), Asiles, op. cit., p.\u00a0160. <a href=\"#return-footnote-31-48\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 48\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-49\">Ibid., p.\u00a0161. Nos italiques. <a href=\"#return-footnote-31-49\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 49\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-50\">Deleuze (G.), Cin\u00e9ma 2. L\u2019image-temps, Paris, Minuit, 2002 [1985], p.\u00a0298. <a href=\"#return-footnote-31-50\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 50\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-51\">Foucault (M.), Histoire de la folie \u00e0 l\u2019\u00e2ge classique, Paris, Gallimard, 1972 [1961], p.\u00a060. <a href=\"#return-footnote-31-51\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 51\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-52\">Basaglia (F.), L\u2019institution en n\u00e9gation\u00a0: rapport sur l\u2019h\u00f4pital psychiatrique de Gorizia, Paris, Seuil, 1970. <a href=\"#return-footnote-31-52\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 52\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-31-53\">Cf. Stam (R.), Reflexivity in film and literature: from Don Quixote to Jean\u2011Luc Godard, New\u2011York, Columbia University Press, 1985. <a href=\"#return-footnote-31-53\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 53\">&crarr;<\/a><\/li><\/ol><\/div>","protected":false},"author":3,"menu_order":1,"template":"","meta":{"pb_show_title":"on","pb_short_title":"","pb_subtitle":"","pb_authors":[],"pb_section_license":""},"chapter-type":[],"contributor":[],"license":[],"class_list":["post-31","chapter","type-chapter","status-publish","hentry"],"part":3,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/31","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters"}],"about":[{"href":"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-json\/wp\/v2\/types\/chapter"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"version-history":[{"count":12,"href":"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/31\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":127,"href":"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/31\/revisions\/127"}],"part":[{"href":"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-json\/pressbooks\/v2\/parts\/3"}],"metadata":[{"href":"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/31\/metadata\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=31"}],"wp:term":[{"taxonomy":"chapter-type","embeddable":true,"href":"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapter-type?post=31"},{"taxonomy":"contributor","embeddable":true,"href":"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-json\/wp\/v2\/contributor?post=31"},{"taxonomy":"license","embeddable":true,"href":"https:\/\/acobe.uliege.be\/images-asilaires\/wp-json\/wp\/v2\/license?post=31"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}